Itw de Sept pour Abcdr du Son (mai 2003)
En l’espace de peu d’apparitions, Sept avait fortement intrigué. Qui était donc ce rappeur sorti de nulle part, dont le nom commençait à circuler, souvent accompagné d’éloges ?
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Une dizaine de mixtapes, quelques compilations remarquées, et l’attente est née. Attente rapidement comblée par un premier album, “Amnésie”.
A mes yeux, “Amnésie” n’est pas un chef d’œuvre incontournable, ni Sept le nouveau rappeur-messie. Mais derrière l’avalanche de rimes riches, il m’avait semblé déceler dans ses textes les signes d’une forte personnalité. D’où cette interview.
Depuis notre rencontre, une certitude : celle d’avoir rarement rencontré chez quelqu’un une telle dualité. D’un côté, Sept fait preuve d’une vision extrêmement précise de son approche du rap, et d’une volonté solide de n’en pas s’en détourner. De l’autre, la fermeté de ses convictions ne l’empêche pas d’être attentif à la fois à la critique et aux démarches alternatives à la sienne.
Pas d’intégrisme figé, pas non plus de choix opportunistes. J’aurais tendance à croire que c’est rare. Et précieux.
Abcdr : Quel est ton parcours ?
Sept : J’ai commencé à écrire des textes quand j’avais quatorze piges. Je suis resté pas mal de temps à faire des trucs de mon côté, parce qu’à cette époque-là, le rap n’était pas au même niveau que maintenant. Vers 95, j’ai fait mes premières mixtapes et mes premiers concerts, sous le nom Cartel Despee, avec Charly, qui s’appelle Baron Faty aujourd’hui. Depuis ce temps-là, je n’ai pas fait énormément d’apparitions. La première apparition sur disque, c’était sur le EP de Triptik, en 99, et ensuite sur l’album de La Ménagerie. Il y a eu quelques mixtapes, mais je ne cours pas spécialement après. Récemment, il y a eu quelques projets comme “Maximum Boycott”, “Quality Streetz Hors-série”, “Kuality Records”, etc.
A : Entretemps, tu as aussi formé un duo avec Sindbad. Aujourd’hui, tu te retrouves seul par choix ou par dépit ?
S : A chaque fois qu’on essayait de faire un duo, on en arrivait à se prendre la tête. Parce qu’on est pas exactement les mêmes, parce qu’on n’a pas envie de faire les mêmes choix, parce qu’on ne va pas exactement dans la même direction. J’apprécie grave Sindbad, on fait encore des trucs ensemble, mais je trouvais dommage qu’on se prenne la gueule. Parce qu’à la base, c’était une histoire d’amitié, pas une histoire de rap. C’est peut-être dû à moi, parce que je ne suis pas facile. Je me suis donc dit que le plus simple, c’était que je fasse mes trucs tout seul, sans qu’on soit lié les uns aux autres, sans obligations. Comme ça, si ça couille, je m’en prends qu’à moi-même. Maintenant, faire des petits collectifs comme Olympe Moutain [composé de Rodd, Grems, Le Jouage, Booba Boobsa et Sept] ou Soul Brothers [composé de Soklak Nod, Rodd et Sept], c’est un kiff. D’ailleurs - je crois que ça se voit sur mon skeud, et c’est d’ailleurs un reproche qu’on me fait -, ce qui m’intéresse, c’est pas de faire que des trucs tout seul. Sur cet album solo, mon kiff, c’est d’inviter des gens.
A : Et tu n’as pas non plus trouvé de producteur attitré ?
S : Avec les prises de tête que j’avais eues avant, je commençais à me méfier. J’ai préféré gérer mon projet tout seul. Ca peut être intéressant de faire tout avec un producteur, mais j’ai des goûts assez larges, donc, je trouvais ça dommage de me limiter. Si je faisais un disque par an, ça serait super de faire des projets comme ça. Pour l’instant, je n’ai pas eu l’occasion de le faire, et je suis content d’avoir fait quelque chose qui me ressemble un peu, dans le sens où ça reflète les différentes facettes musicales que j’apprécie. Mais ce n’est pas exclu que ça arrive un jour. En plus, autour de moi, entre Paris et sa banlieue, Bordeaux, Annecy et encore d’autres villes, il y a plein de gars sympathiques, abordables et qui font des sons supers. Donc, je kiffe de faire des trucs avec toutes ces personnes. Ca m’intéresse de rencontrer des gens, d’échanger des idées et de bosser ensemble.
A : Comment s’est faite la connexion avec Bursty [fondateur du label De Brazza Records, à l'origine de la compilation "Maximum Boycott"] ?
S : J’avais rencontré D’Oz par le biais de Dabaaz de Triptik. On s’était bien entendu. D’Oz était en contact avec Bursty, parce qu’il avait posé sur une de ses mixtapes. Il m’a présenté à Bursty, qui a kiffé et m’a proposé de poser sur une mixtape, puis sur la compilation.
A : Et avec les artistes de Bordeaux ?
S : Toujours par D’Oz. Mon père est de Bordeaux, donc, je connaissais déjà cette ville. Mais quand j’y allais, c’était juste pour ma famille, sans contact avec les jeunes de là-bas. C’est D’Oz qui m’a emmené là-bas pour la mixtape Virus et m’a présenté Kroniker. A Bordeaux, il y a énormément de monde qui fait plein de trucs bien, je ne les ai même pas tous rencontrés. Mais ils sont en contact régulièrement, et vu que c’est plus petit que Paris, ça va plus vite pour les rencontrer.
A : Pendant un temps, des artistes comme TTC, James Delleck, La Caution, Triptik, Hustla, D’Oz ou toi se sont souvent retrouvés sur les mêmes projets, tels que “L’antre de la folie”, “Quality Streetz” ou “Virus”. On a même parlé d’une nouvelle scène rap français. Y a-t-il une démarche artistique commune ?
S : Je ne pense pas qu’il y ait une réelle cohésion dans la démarche artistique. Parce que toutes ces personnes font des trucs qui n’ont rien à voir entre eux. J’ai pas l’impression de faire partie d’une scène ; c’est un monde assez individualiste, on est tout seul. Après, on peut s’entendre avec des gens, faire des choses avec eux, mais de là à dire que c’est une scène qui avance d’un seul bloc… Je pense qu’il ne faut pas se leurrer : certains s’entendent, d’autres moins. Maintenant, ça ne me dérange pas d’être assimilé à toutes les personnes que tu as citées, mais n’importe qui avec un peu de jugeote va rapidement comprendre en écoutant que les trucs n’ont pas vraiment de rapport entre eux. C’est vrai que, plusieurs fois, une personne rencontre l’un d’entre nous, lui propose de participer à un projet, et demande à ce moment-là si les autres qui gravitent autour peuvent aussi poser. Donc, il y a eu plusieurs projets sur lesquels on retrouvait les mêmes noms. Mais moi, je suis un peu une pièce rapportée par rapport à ce groupe là, parce que la plupart d’entre eux se connaissaient avant moi. Je suis arrivé plus tard, au moment de “Virus” seulement.
A : Au départ, tu n’avais pas choisi le pseudo Sept pour une signification précise. Lui as-tu trouvé un sens aujourd’hui ?
S : Non, j’ai rien trouvé du tout ! [éclats de rire]. A la base, je faisais des tags… Attention, je ne dis pas que j’ai retourné Paris et que je suis un pur taggeur, hein… [sourire]. Je me suis intéressé au hip hop quand j’étais assez jeune, et ça a commencé par le tag. Déjà, quand j’étais petit, j’étais fasciné par tous les BOXER qui étaient partout. Donc, c’est par le tag que j’ai choisi ce nom-là. J’aimais bien le S et le E, donc j’ai cherché un mot qui avait une signification. J’ai pris SEPT, mais en fait, c’est galère à faire le P et le T qui se suivent [rires]. En tous cas, je ne vais pas trouver plus de signification maintenant. Je ne suis pas trop dans les concepts. Parfois, les choses sont toutes bêtes, et il vaut mieux les laisser telles quelles, sans chercher quoi que ce soit derrière.
A : Pourquoi avoir appelé l’album “Amnésie” ?
S : Ce qui est pas mal, c’est qu’on peut se faire pas mal d’interprétation à partir de ce titre. Par exemple, sur le morceau ‘Amnésie’, il peut prendre deux sens. Premièrement, le rap arrive pour rappeler certaines choses à des gens qui voudraient les oublier. Ensuite, avec l’évolution qu’a pris le rap, il y a de plus en plus de nombrilisme. J’ai du mal à le comprendre. Ce qui m’avait fait kiffer dans le rap, c’était justement le côté revendicatif. Et j’ai l’impression qu’il se perd de plus en plus. Si finalement ce n’était qu’une mode, c’est un peu dommage. Même si c’est vrai que l’ego a toujours fait partie du rap depuis le début, personne ne peut le nier. Mais c’était aussi une façon de s’affirmer dans un monde où les personnes qui le faisaient n’étaient pas reconnues. Elles arrivaient en faisant de l’egotrip, et elles ont amené une nouvelle culture qui a pas mal révolutionné le monde artistique. Donc, ça n’avait pas la même signification. Maintenant, on dirait que tu n’as rien d’autre à dire que parler de toi et de tes capacités à niquer tout le monde. Ca n’a plus d’intérêt, ce n’est plus dans la même lignée. Dans ce cas-là, va prendre ta carte au RPR, ça véhicule le même genre d’idées. Leur but, c’est fermer la gueule aux gens, se faire du pognon, se taper des bonnes meufs, être bien sapé. Ce sont les mêmes idées qu’ont ceux qui votent à droite : la réussite à tout prix. Et justement, on revient à ‘Amnésie’. Ces gens qui disent “J’baise tout le monde”, ils ont un vécu derrière eux, ils en auraient des choses à dire. Et j’ai l’impression qu’ils oublient. Ou alors, ça ne les intéresse pas. On peut comprendre aussi qu’ils n’aient pas forcément envie de se prendre la tête. Moi, ça m’intéresse, c’est peut-être une thérapie. Si tout le monde faisait ça, ça serait relou. Donc, quelque part, heureusement qu’il y a des trucs légers. Dommage qu’il y en ait tellement. Après, pour continuer avec ‘Amnésie’, quand on voit ce qu’il s’est passé aux élections présidentielles, on sort du cadre des rappeurs. Je ne comprends pas ce qui arrive aux gens. Ils votent pour le Front National : ils ont oublié ce que le totalitarisme ou le fascisme a pu donné, il n’y a pas si longtemps que ça ? Ils pensent que seuls les étrangers vont en prendre plein la gueule ? Dans un pays totalitaire, tout le monde en prend plein la gueule. Les SA se sont fait éliminés par les SS. Même ceux qui vont dans le sens du parti se font baiser un jour ou l’autre. Ensuite, ‘Amnésie’ aussi parce que beaucoup de choses partent en fumée dans nos cerveaux. Déjà à cause de fumer des bédos, plein de trucs sont flous dans ma tête. Donc, on oublie beaucoup de choses. [Il s'arrête] Mais je suis sûr qu’il y a encore plein de significations [sourire] : c’est super, les gens peuvent se faire leur propre idée dessus. Je réfléchissais entre plusieurs titres pour l’album, et je suis resté sur celui-là. Je voulais qu’il y ait une station de métro à la parisienne. Au début, ça devait être une photo, finalement, c’est Grems qui l’a dessinée. L’aveugle qui sort de la station, ça montre que pour y voir clair, on n’est pas obligé de voir avec ses yeux. Un aveugle instruit peut y voir beaucoup plus clairement que des gens voyants. C’est aussi un clin d’œil à mon arrière grand-père, qui était aveugle de guerre, puisque c’est sa canne que je tiens. Ce que j’aime bien, c’est que ça laisse libre cours à l’imagination de chacun. Peut-être qu’en l’expliquant, je la réduis.
A : A propos de fumer, quel est le sens de l’intro ? D’où vient-elle ?
S : C’est un extrait du film “Little Odessa”. Tim Roth et son petit frère Edward Furlong sont rentrés par effraction dans un vivarium. Le petit dit : “J’suis pas allé à l’école depuis des mois”. Et rajoute : “J’préfère fumer du shit dans un musée”. Et je pense que ça correspond à une nouvelle façon de se structurer : là où l’école échoue, les gens apprennent les choses par eux-mêmes, peut-être pas forcément de la bonne façon. Peut-être qu’on se laisse aller à fumer des bédos. Moi, même si ça fait longtemps que j’en fume, je ne le conseillerais pas à qui que ce soit. Et ce qui est important dans cet extrait, c’est la fin. Parce que Tim Roth lui répond : “Viens, on va voir les serpents”. J’ai l’impression qu’il veut justement le faire réagir.
A : Pour rentrer plus précisément dans l’album, j’ai trouvé que, parfois, les ruptures dans ta diction et ton style d’écriture empêchait de comprendre le sens des paroles…
S : C’est clair que j’ai un parti pris d’utiliser des termes recherchés, que moi-même je n’utiliserais jamais dans la vie de tous les jours. J’ai pas mal de vocabulaire en tête, mais j’ai dû en vérifier quelques uns dans le dictionnaire, pour ne pas me tromper. Et j’avoue que certains trucs sont obscurs. Mais c’est ce qui me correspond le plus, c’est mon style. Il est parfaitement critiquable, et je comprends que les gens n’aient pas envie d’entendre que des trucs dans ce genre. S’il fallait tout le temps écouter quinze fois un texte pour le comprendre…
A : Par exemple, rien que le fait de dire : “C’est systématique, la loi des séries s’applique”, ça nécessite qu’on sache ce qu’est la loi des séries, par exemple…
S : C’est clair. Et c’est dommage si ça m’enferme dans un délire élitiste. Quand j’étais plus jeune, les premiers qui m’ont fait prendre conscience qu’on pouvait utiliser des mots de vocabulaire soutenus, ce sont les NTM : “NTM atteint son paroxysme”, “mon style est tentaculaire”, etc. . Je trouvais ça terrible. Et j’ai été chercher ce que voulait dire paroxysme. Donc, l’intérêt serait que les personnes essaient de comprendre. Je sais que c’est une démarche un peu compliquée qui peut en rebuter plus d’un. Mais sous prétexte que j’en me rends compte, je devrais simplifier mes textes alors que c’est comme ça que ça me ressemble le plus ? Je préfère faire un truc qui me ressemble, accepter les limites que ça peut avoir et ne pas changer ce que je fais en fonction de ça. Alain Bashung - qui d’ailleurs, et c’est dommage, ne peut pas blairer le rap - écrit super bien. Il y a des sens cachés, qui font que ce n’est pas compréhensible d’une traite. Moi, c’est ça qui m’intéresse. Mais je répète, heureusement qu’il n’y a pas que des gars comme moi dans le rap. En tous cas, tu touches un point essentiel : mon but, ce n’est pas de parler qu’à des intellectuels, mais aussi de donner mon opinion à n’importe qui. Et peut-être que mon écriture me dessert. En même temps, quand je bossais en association avec des jeunes du 20e, qui avaient entre 5 et 16 ans, beaucoup me disaient : “On comprend rien, mais on kiffe” [éclats de rire]. Peut-être qu’ils ne comprennent que des bribes, peut-être qu’ils se pencheront plus tard dessus. Bon, je sais que certains ne le feront jamais.
A : Donc, c’était un choix conscient de ta part ?
S : Non, ce n’était pas réfléchi, c’était ce qui sortait. J’ai toujours écrit comme ça, même avant d’écrire du rap. Heureusement que pour faire passer un message réfléchi, il y a aussi des mecs comme La Rumeur qui vont utiliser des termes plus compréhensibles et qui permettent de mieux voir où ils veulent en venir. Je trouve ça terrible. Mais moi, ça ne me correspond pas. Je revendique mon truc, sans hésitation, et je comprends les reproches.
A : Ca t’est arrivé qu’on te dise : “J’kiffe, mais je comprends rien” à l’écoute de ton album ?
S : Non. On m’a demandé des précisions sur certains trucs. Je pense que pas mal de choses sont compréhensibles. Ca dépend aussi des gens, mais je pense qu’ en écoutant vraiment l’album, n’importe qui peut avoir une idée de ce que j’ai voulu dire. Même si c’est alambiqué. Et je pense que le fait de découvrir plus tard un sens caché permet de prolonger la durée de vie d’un morceau. [Il réfléchit] C’est vrai que ça serait dommage qu’on ne comprenne rien, parce que pour moi, le plus important c’est le message. Tu mets vraiment le doigt sur une des mes contradictions.
A : “Le sens détermine les rimes, leur placement dresse un flow. J’entends des flows qui riment sans sens, que la presse et l’info encensent.” Ca ne serait pas envisageable pour toi de faire de la rime pour la rime ?
S : Je suis un peu accroc à la rime, et je ne vais pas dire que chaque phrase pèse dix tonnes de sens. Ca a sûrement dû m’arriver de faire de la rime pour la rime, mais j’essaie d’éviter. “Le sens détermine les rimes, leur placement dresse un flow” : je commence par réfléchir à ce que j’ai envie de dire. Après, c’est rare que mes morceaux soient focalisés sur sujet précis. Ca part souvent dans tous les sens, même s’il y a un fil conducteur. Mais en tous cas, je cherche les mots que je vais employer, et j’essaye de faire rimer au maximum. Ca peut être un piège aussi, c’est pour ça que je mets du temps à écrire mes textes. Je n’écris jamais en studio. D’abord parce que, quand on écrit, il y a toujours des conneries qui sortent, sur lesquelles il faut revenir. Et ensuite, parce qu’allier le sens et autant de rimes, c’est pas évident. A la fin, si le texte me convient, là, j’essaye de trouver des placements, et je fais quelques modifications si c’est possible. Je travaille toujours dans ce sens-là. C’est pas une dictature, personne n’est obligé de faire pareil.
A : Pourquoi ne pas suivre de thème précis ?
S : Le morceau ‘Con-citoyen’ [extrait du maxi de Para One] a un thème précis. Et ce n’est pas forcément mon morceau préféré. Même si je l’aime bien, parce que sinon, je ne l’aurais pas fait. Apparemment, beaucoup de gens apprécient quand le thème est plus clair. Mais, comme pour tout, je suis têtu, et j’ai envie de faire les choses à ma sauce, et pas forcément de la façon qui plait le plus aux gens. Ensuite, quand j’écris, j’ai pleins d’idées qui me viennent, et je n’ai pas envie de faire à chaque fois un morceau sur chaque thème. Sinon, ça devient… [Il s'arrête] J’allais dire “trop prise de tête”, mais ça me va pas trop bien de dire ça ! [rires] J’aime bien me laisse aller à ce qui me vient. Et je compte revenir sur certains thèmes que j’ai évoqués dans les morceaux. D’ailleurs, qui ramène réellement de nouveaux thèmes ? Chacun amène simplement son approche à lui. Je vais essayer de faire plus de morceaux avec un thème du début à la fin, mais je ne vais pas me contenter de ne faire plus que ça.
A : J’ai l’impression que tes textes sont très peu personnels, que tu t’exprimes souvent au nom d’un groupe de personnes. Tu m’avais dit la dernière fois que tu avais beaucoup aimé l’album de Chiens de Paille. Or, Sako fait partie des rappeurs ayant une approche très introspective du rap. Ce n’est pas ton cas ?
S : La façon dont Sako emploie la première personne, c’est impossible de lui reprocher. Quand un truc est vraiment bien, et c’est le cas de son album, je ne vais pas chercher le petit truc qui ne va pas. J’ai kiffé, sans me poser de questions. Mais moi, je trouve ça dommage de tout ramener à soi. C’est pour ça que j’utilise plus “on” que “je”. Parce que je sais que je ne suis pas le seul dans mon cas, et parce que mon témoignage est celui que j’ai vécu avec d’autres gens, je n’ai pas fait ma vie tout seul. Après, il y a beaucoup de choses qui me touchent et pour lesquelles je ne suis pas le plus à plaindre, ou pour lesquelles je ne suis pas concerné directement. Mais j’ai envie d’en parler quand même. Parce que je me sens concerné par le sort de personnes qui me sont proches. Quand tu écris, tu sors tous les sentiments que tu as en toi, et je ne pense pas qu’il faille ne parler que de ce qui te concerne personnellement. On est tous lié les uns aux autres, et ce qui arrive à ton voisin pourrait t’arriver. Moi, je suis français, je ne subis pas plein de réactions racistes, mais mes potes, oui. Ca me paraît intéressant d’en parler, à partir du moment où ça m’affecte.
A : “Ca fait des piges que tu t’intronises, que tu t’ériges, que tu quantises le son pour le prestige, mais ta civilisation laissera jamais aucun vestige” : tu penses que tu vas laisser une trace, en tant qu’artiste ?
S : J’aimerais bien, mais ça ne veut pas dire que ça sera le cas. Si ça se trouve, les mecs à qui je m’adresse laisseront plus de traces que moi [rires]. Il y a beaucoup de chances pour que ça soit le cas. Mais je ne sais pas s’ils laisseront plus de traces que certaines personnes qui ont une démarche proche de la mienne. En tous cas, ça me ferait plaisir si je laissais une trace, quelque part. Si je ne vends que 1.000 exemplaires de cet album, mais que dans cinquante ans quelqu’un le découvre chez son grand-père et l’écoute, ça serait énorme. Mais bon… En tous cas, cette rime parle des choses qui marchent dans l’instant et qui vont être vite oubliées. Même s’il y a des merdes qui restent. Simplement parce que c’est de la merde à mes yeux, pas aux yeux d’autres personnes.
A : Donc, ton objectif, c’est qu’”Amnésie” marque les personnes qui l’ont écouté plutôt qu’il reste dans les annales du rap ?
S : Voilà. J’aimerais bien que des gens l’écoutent encore dans quelques temps. Ce n’est pas la peine de toucher le plus grand monde pour exister. La réussite, ça dépend que ce que tu espères. Quand je fais un concert, et que seulement trois personnes ont kiffé, je suis content. Enfin, si c’est pas des potes à moi, hein [rires]. Donc, toucher trois personnes, c’est terrible ! C’est une victoire, ça me fait plaisir et ça me donne envie de continuer. Il ne faut pas attendre d’avoir la salle entière qui t’applaudit pour être content. C’est possible de trouver la réussite à son échelle. En tous cas, si on dit tant de choses sur disque, c’est pour nous-mêmes exister, et pour laisser une trace de ce qu’on a à l’intérieur. Que ça aille loin ou pas, c’est pas si dramatique.
A : “J’me rends compte que dans un désert titube mes choix d’gamin” : ta vie ne correspond pas à ce que tu imaginais enfant ?
S : La phrase d’avant est importante : “J’compte mes certitudes sur les doigts d’la main”. Tout ce que je dis dans mes morceaux, c’est mon avis, mais je ne dis pas que j’ai raison. Les certitudes, elles s’effacent quand tu grandis.”J’me rends compte que dans un désert titube mes choix d’gamin”, c’est d’abord parce que je n’aurais jamais pu imaginer que le rap puisse être une telle merde. Les gens se tirent dans les pattes, des castes se créent comme partout. Quand j’étais petit, j’étais en admiration devant des gars, en pensant qu’ils étaient terribles. En grandissant, je me rends compte qu’ils sont humains. La culture hip hop est terrible, mais en même temps, c’est loin d’être parfait. Ma vocation de faire du rap est née quand j’étais petit. Et c’est dur de se rendre compte que tout reste à un petit niveau. Des gens, et pas que moi, mettent tout leur cœur dans un projet, et tout le monde s’en tape. Ca ne veut pas dire qu’il faille toujours s’en prendre aux autres, à chacun de se bouger le cul. Mais certaines situations font que ça ne sert à rien, parfois.
A : Quelle est ta définition du rap ?
S : Qui peut se permettre de définir le rap ? Le rap est ce qu’il est, même si c’est une pure bouffonnerie qui sort. Personnellement, ce qui m’intéresse le plus, c’est de donner ma propre vision de la vie et de ce qui m’entoure. Et l’ego fait aussi partie du rap, effectivement, mais comme je le disais tout à l’heure, ça dépend dans quel contexte. Quand, à New-York, ils étaient considérés comme de la merde, ils disaient : “Non, j’suis le king, et j’vous nique tous !” [rires] Ca se comprend. Je ne suis pas dans cette situation, et je trouve que c’est plus intéressant quand on développe toutes les facettes du rap. En tous cas, dans le hip hop, il faut essayer de faire ce qui te ressemble le plus. Quand les TTC partent dans leurs délires, pourquoi ils n’auraient pas le droit de le faire ? Pourquoi est-ce que ça ne serait pas hip hop ? On peut trouver ça bidon, mais c’est hip hop, parce que j’ai l’impression que ça leur ressemble. La force de la culture hip hop, c’est d’avoir créé une émulation dans des endroits où il n’y avait rien, même si ça a été récupéré à chaque fois. Le rap a quelque part réussi là où l’éducation nationale a échoué, en poussant des gamins à prendre une feuille et un stylo et à balancer ce qu’ils ont à l’esprit. Quand je faisais les ateliers d’écriture, il y a avait un petit de huit piges qui ne faisaient que des textes sexuels. Je n’essayais pas de faire le censeur : je voulais juste l’aider à développer son truc à lui. Quand il grandira, il réfléchira lui-même à ce dont il a envie de parler. Je pense qu’il n’y a pas de règles dans le rap, même si je sais que ce n’est pas l’avis de tout le monde. A partir du moment où tu ne chantes pas, que c’est sur des beats avec des samples - ou même sans samples -, c’est du rap. Et pour que ça puisse se développer, il faut laisser la liberté aux gens d’essayer des trucs.
A : Tu parlais de l’aspect revendicateur du rap, mais est-ce que, sur ce plan-là, le rap n’est pas un peu vain ?
S : Carrément que c’est vain… C’est pour ça que “dans un désert titube mes choix d’gamin” [sourire]. Avant, je croyais que le rap allait réussir à changer des trucs… [Il réfléchit]… Non, c’est pas réellement vain, ça fait évoluer des choses. Ce n’est pas la révolution, mais le fait de véhiculer des idées, que des personnes les écoutent et que ça les fasse réfléchir, c’est déjà un pas.
A : Sauf que la plupart du temps, les personnes qui écoutent du rap sont convaincues d’avance…
S : En même temps, quand les morceaux passent à la radio, ça permet à beaucoup de monde de tomber sur ces morceaux, comme sur Générations, par exemple, qui ne passe pas que du rap. Mais c’est clair que c’est un peu un cri dans l’espace… Comme dans “Aliens”, “personne ne vous entendra crier” ! [rires] C’est peut-être aussi la beauté du truc. Certains peuvent trouver ça ridicule, moi, je trouve que c’est ce qui est beau dans cette démarche. Tu cries tes peurs, tu rappes tes frustrations… Est-ce que ça va faire évoluer les choses ? Je ne pense pas, malheureusement. Ca peut aider à réfléchir, mais le problème, c’est quand même que quand on réfléchit, on reste humain. Je peux dire plein de choses dans mon album, je ne suis pas quelqu’un de parfait. Moi aussi, je réagis parfois humainement, c’est-à-dire connement. Donc, il faut essayer d’avancer petit à petit. Après, ce qui est intéressant avec le rap, c’est d’avoir donné la parole à des personnes qui jusque-là ne l’avaient pas. Même si certains vont dire de la merde, je suis content que des personnes se fassent du pognon avec, plutôt que ça soit uniquement les majors. Des gars comme Ministere AMER ont réussi à monter leur truc et à se faire du fric avec. Il y a peut-être eu des compromis auxquels personne ne pouvait s’attendre quand on entendait leurs premiers passages sur Nova, mais ils font partie du hip hop pour de vrai. Tant mieux si ça donne du boulot à des gens qui n’ont pas les mêmes chances que tout le monde, au départ.
A : “Pour avancer, faut composer avec des gens au tracé diamétralement opposé” : où commence la compromission ?
S : En grandissant, on se rend compte qu’on ne peut pas arriver à faire quelque chose sans faire de compromis. Ca dépend simplement de quels compromis tu fais. Si tu décide de faire toute ta vie avec la femme que tu aimes, ça ne va pas être parfait, il y aura des moments où chacun devra faire des efforts. C’est pareil tout le temps. Sortir un disque, même à un niveau amateur, c’est quand même un travail. Tu ne peux pas demander à ton distributeur d’avoir les mêmes idées que celles développées dans ton disque. On sait que plein de gens ne sont là que pour se faire du pognon. Faut-il ne pas travailler avec eux, et accepter que le message ne soit pas diffusé ? Il faut s’ouvrir un minimum. Pendant longtemps, je ne voulais pas faire le moindre compromis. Dès qu’un gars ne me correspondait pas exactement, je laissais tomber. Au final, ça sert à quoi ? On est entre nous, on est d’accord, mais on avance pas. La Fnac exploite des gens, donc je ne veux pas que mon disque y soit ? Tel magasin spécialisé est tenu par un connard, donc je ne veux pas y vendre mon disque ? Dans ce cas, autant me tirer une balle. Le but est quand même de toucher d’autres personnes, et donc de sortir des disques. Et je parle pas de se faire de la thune, parce que je sais très bien qu’on ne va pas s’en faire avec le rap. Mais quand je te parle de compromis, c’est tout ce qu’il y a autour du disque. Au niveau artistique, je n’en fais aucun. Surtout pas sur ce qui est dit. Et sur l’album, je n’ai invité aucune tête d’affiche. J’aurais pu le faire, parce que je connais des gens qui ont un petit nom, mais je trouve bidon cette démarche.
A : Pendant longtemps, on a opposé les groupes signés en major et ceux signés sur des labels indépendants. Mais depuis les albums de La Rumeur et de Lunatic, on a été obligé de constater que, dans les deux cas, il était possible de vendre pas mal d’exemplaires d’un disque sans compromis. Si l’occasion se présentait pour toi, accepterais-tu d’aller en major ?
S : Honnêtement, ça m’étonnerait qu’une major me propose quelque chose. Parce que ma musique est obscure et loin d’être accessible. Ensuite, je ne peux pas dire que je refuserais cash, parce que ce n’est pas vrai. Si je peux faire ce que j’ai envie de faire, comme ça a été le cas pour La Rumeur, ça pourrait vraiment m’intéresser. Je suis bien content qu’il n’y ait pas que de la merde en major, qu’elles ne mettent pas qu’un type de rap en avant. Donc, plus il y aura de groupes comme La Rumeur en major, mieux ça sera. Si Skyrock ne passait que des groupes comme La Rumeur, ça serait énorme. Donc, je ne crache pas sur les majors, mais je n’y pense pas pour moi, parce que je sais que ça ne viendra pas. Le top, ça serait un label comme 45 Scientific, qui a du monde qui s’y connaît en business derrière. Mais là encore, ce n’est pas à ma portée, puisqu’ils n’ont pas fait leurs disques d’or avec n’importe qui. Les Lunatic étaient attendus depuis longtemps, ils avaient un buzz énorme.
A : Ton album est distribué par United Music Company J’ai l’impression que la distribution constitue un véritable obstacle pour les indépendants. Est-ce que tu as envie de t’impliquer dans un projet comme celui de Bursty, consistant à monter un site de VPC pour tous les rappeurs indépendants ?
S : Je trouverais ça bien si ça existait, mais je ne pense pas avoir les capacités pour m’investir. United Music Company s’en battent le couilles de ma gueule, parce qu’ils préfèrent s’occuper d’autres groupes. Il a fallu que je fasse pas mal de démarches moi-même. Etre distribué par United Music Company, c’est un passeport pour être dans les Fnac et les Virgin. Mais par contre, ils font un travail par-dessus la jambe pour le reste, alors qu’ils vont prendre autant d’argent que nous. Vu que je leur cassais les couilles, ils faisaient semblant de faire leur boulot en mettant cinq disques dans les bacs. C’est du foutage de gueule. Mais c’est normal, je ne suis rien du tout par rapport à eux, je ne représente pas un potentiel intéressant, donc, ils s’en tapent. D’autant que j’ai zéro franc dans ma promotion. Donc, oui, ça serait bien que tous les groupes puissent être distribués correctement. Mais je ne sais pas si ça sera possible un jour. Le côté business-organisation, ce n’est pas mon fort. Quand je le fais, c’est parce que je n’ai pas le choix.
A : Tu as l’impression que ton album est bien accueilli, par les critiques et par le public ? Tu as quels retours ?
S : Oui, ça va. C’est le premier projet d’un rappeur - ça y est, je parle à la troisième personne comme Alain Delon - qui n’a pas fait beaucoup d’apparitions remarquées et qu’on n’attend pas comme le messie. Donc, en tenant compte de ça, oui, c’est pas mal. J’ai eu des chroniques dans Radikal et dans Groove, je ne vais pas me plaindre. Je pense que beaucoup n’ont pas eu ça. Il y a pas mal de gens qui m’ont félicité pour ce projet et le fait de l’avoir abouti… C’est encourageant. Après il est clair que l’engouement de certains pour mon album crée des réactions inverses et c’est normal. Ce serait plutôt inquiétant de faire l’unanimité… surtout avec un style de rap et d’écriture et des prises de positions comme les miennes !
A : A mes yeux tes deux meilleures apparitions sont sur ‘Un sur un million’ et ‘Issue ultime’, deux morceaux qui ne sont pas sur ton album. Et ce que je regrette un peu, quelque part, c’est l’absence de morceau marquant, la trop grande linéarité…
S : C’est difficile de réfléchir sur son propre truc, mais je n’avais pas remarqué ça. Ce qui est sûr, c’est que j’ai simplement essayé de faire des morceaux qui me plaisent. Sans réfléchir à tous les aspects. Je ne me suis pas demandé si j’allais inviter beaucoup de monde ou pas, par exemple. J’ai surtout essayé que ça me ressemble. Ca s’est fait comme c’est venu, sans stratégie, sans calcul. Là où j’ai peut-être fait une erreur, c’est que les gens parlent souvent du morceau ‘Amnésie’, alors que ce n’est pas forcément le thème que j’avais le plus envie de mettre en avant. Parce que ça concerne le rap, donc, c’est plus restreint. D’ailleurs, j’écris de moins en moins de morceaux qui concernent le rap. Ca finit par devenir du nombrilisme de ne parler que de ça.
A : Quels titres te tiennent particulièrement à cœur ?
S : Je ne sais pas… ‘Pièces à convictions’, par exemple. Mais pour un projet solo, c’est souvent mieux de mettre en avant un morceau où je suis tout seul, donc, c’est compliqué. Je n’ai pas beaucoup réfléchi à ça. Et je comprends ton reproche. On m’a aussi dit l’inverse : des personnes me disent que tel morceau est très bien, etc. Je n’ai pas calculé tout ça. Et si je refais un truc, j’essaierai un peu plus de voir tout ça, mais pas trop. Je préfère que ça reste spontané.
A : “J’prends chacune de mes rimes pour paroles d’évangile” : c’est de l’égotrip provocateur ?
S : ‘Ego sans trique’ est une parodie du rappeur lambda. Et j’en suis un. En fait, j’ai mélangé des trucs qui me concernent, et des trucs qui concernent d’autres personnes. Pour ne pas simplement casser du sucre sur le dos des autres. Donc, “J’prends chacune de mes rimes pour paroles d’évangile”, évidemment, c’est en contradiction avec ce que je disais à propos de mes certitudes. Quand je dis : “On croirait que j’débute : j’porte ni Lacoste, ni Helly Hansen”, c’est pour moi ! “Jamais des putes si fortes m’accostent, ni dans la vie ni en scène”, c’est pour moi aussi ! [rires]. C’est une critique sur le rap - et je m’inclus dedans -, tournée à la rigolade.
A : Quand tu reprends la rime “J’envoie énormément de mc’s à l’ANPE”, est-ce que c’est un clin d’oeil à Akhenaton ou à la phase elle-même ?
S : Forcément, c’est déjà un clin d’œil à Akhenaton. Parce que je kiffe ce qu’il fait. Et la phase est aussi une provocation vis-à-vis des gens dont je parle. Elle a aussi un deuxième sens, un peu plus obscur : “Allez voir un peu à l’ANPE comment ça se passe, vous aurez peut-être envie de dire autre chose”. A la base, je voulais scratcher cette phrase, parce qu’il la dit dans un break, sans musique derrière. Finalement, je ne savais pas comment ça se passait au niveau des droits, donc je ne l’ai pas fait. J’aurais peut-être dû le faire parce que quand un skeud a une aussi petite portée, les gens ne font pas chier. Mais c’est quand même mieux de prévenir les gens, je ne savais pas trop comment faire ça, donc, j’ai préféré la redire moi-même. D’habitude, je préfère prendre des phrases de personnes que je connais, plutôt que des phrases de gens connus.
A : A propos de déclaration de droits…
S : Ah, on va aborder l’aspect douloureux des samples [rires] .
A : Douloureux ? Non, simplement une question, par rapport à Portishead…
S : [éclats de rire] Et voilà !
A : Et donc, ce sample, dans ‘Nécropole’, tu l’as déclaré ?
S : Vous pouvez tous appeler vos avocats, j’ai rien déclaré ! [éclats de rire]
A : C’est assez rare de sampler si longuement un morceau…
S : Portishead, j’écoute pas, personnellement. C’est Jey qui a fait le son et qui a choisi ce sample de Portishead - d’ailleurs, il y a un deuxième sample de Portishead dans l’album. Je savais que cette voix était grillée, parce qu’elle avait été utilisée par Raekwon et Slick Rick dans un morceau. Pareil pour le sample de ‘Pièces à convictions’, qui avait déjà été utilisé par les Alkaholics. Mais on avait envie de se faire plaisir. Certaines personnes critiquent le fait que certains samples soient grillés. Pour moi, c’est pas grave. Je pense qu’il y a assez de morceaux sans samples grillés pour qu’on puisse voir qu’ils savent faire des choses sans reprendre des trucs qui fonctionnent. Ca me fait chier d’avoir des trucs à prouver. C’est pour ça que je n’ai pas réfléchi à plein de détails. La première motivation, c’est vraiment de se faire plaisir. Parce que, quoiqu’on fasse, on est sujet à des critiques. Mais je comprends que ça puisse saouler des gens d’entendre des samples grillés.
A : Dans l’album, tu dénonces certains clichés présents dans le rap. Mettre plein de photos de potes dans son livret, c’en est pas un ?
S : Effectivement, je ne vais pas me targuer d’avoir les idées les plus originales de la planète. Mais, si tu regardes bien, ce ne sont pas des photos qui les font passer pour des méchants ou qui les mettent à leur avantage. Pendant un moment, je bougeais souvent avec un appareil jetable. Et je prenais pas mal de photos marrantes. J’ai trouvé ça sympa de les montrer. Et sur ce plan-là, ça ne rentre pas vraiment dans le cliché. Mais j’ai rien inventé. Quand j’étais petit, je voyais ça dans les album de NTM, je décortiquais toutes les têtes, alors que je ne connaissais personne. Et puis la pochette ne rentre pas vraiment dans le cliché hip hop. Moi, j’en suis content, mais je comprendrais complètement que des gens la trouvent dégueulasse. En tous cas, je suis content de ma démarche. C’est vrai qu’on n’avait pas les moyens ni le temps de faire quarante pochettes pour choisir la meilleure. Dès qu’on est tombé sur quelque chose qui nous convenait, on l’a gardé. Bon, le orange Tic-tac, ça fait mal aux yeux, c’est vrai… [rires] Mais au moins, elle se remarque. Peut-être qu’une pochette plus “pro” m’aurait plus servi… Moi, j’en suis content.
A : Est-ce que les photos marrantes ne sont pas aussi là pour contre-balancer le côté sombre de l’album ?
S : Oui, en partie aussi. La vie est faite de plein de contradictions. On peut avoir envie de dire des choses sérieuses, sans pour autant se prendre au sérieux. Le problème, quand on montre ses contradictions, le message devient moins facile à comprendre. Au final, ça peut même te desservir parfois. C’est un choix à faire.
A : “Les viols des clandés dans la souricière, c’est véridique ; y a qu’ça qui les fait bander, derrière le tiercé et l’esprit d’flic” : là, tu ne tombes pas un peu dans le cliché “Tous les flics sont des pourris” ?
S : Tous les flics ne sont pas des pourris. Mais il se passe réellement des choses, et c’est important de les dire. Quand tu passes en jugement, le juge ne veut pas les accepter : “Comment pouvez-vous dire une chose pareille !”. Donc, peut-être effectivement que ça fait cliché. N’empêche que ça arrive. C’est réel. Par exemple, un pote se fait passer à tabac. Il va à l’inspection générale des services pour se plaindre. Il se prend un coup de pression, et on lui répond que ça n’existe pas les arabes qui se font passer à tabac dans les commissariats. Des matons qui profitent de leur statut pour violer des détenus, ça existe. Mais c’est vrai que ça ne va pas étonner beaucoup des personnes qui écoutent du rap.
A : Dernière question, comptes-tu rapper ton album sur scène ?
S : Je passe des fois sur scène avec Quality Streetz. Hustla ont fait récemment un concert à Bordeaux, ils m’ont invité, j’ai pu faire six morceaux. Lorsque j’ai l’occasion, je le fais avec plaisir. Mais c’est tout un travail, la scène. Pour l’instant, je le fais un peu à l’arrach’, mais ça mérite d’être travaillé. Ensuite, mes trucs sont assez obscurs au premier abord, et ne sont pas évident à gérer sur scène. Je suis sûr que plein de gens ne kiffent pas. Ensuite, ce n’est pas si évident de faire des scènes sur Paris. Peut-être qu’il faut faire ses preuves avant. En tous cas, dès qu’il y a un plan scène, je le fais. Trois-quarts d’heure sur scène tout seul, ça pourrait être pas mal, j’espère que j’en aurais l’occasion.
Par Aspeum, le 30 mai 2003. Lien: Abcdr Du Son









