Interview dans Tracklist N°13 (2003)

14 octobre 2003

Loin des clichés et du formatage, Sept pratique un rap prônant le retour à l’expression. Découvert sur le circuit mixtape-internet, le MC parisien passe le cap du premier album avec “Amnésie”, dans les bacs le 7 mai 2003.
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Tracklist: Après quelques apparitions sur des mixtapes (Cut Killer, Cutee B), des compilations (Max Boycott, Quality Streetz) et un featuring sur le EP de Triptik, tu sors directement ton premier album solo sans passer par la case maxi. N’as-tu pas l’impression d’aller un peu vite ?

Sept: Non. En fait, je n’ai pas envisagé ça d’un point de vue stratégique, loin de là. J’avais pas mal de morceaux, et j’avais envie qu’ils vivent parce qu’avec le temps, ils seraient passés à la trappe. Donc je voulais les sortir. Le CD est quand même le support le moins cher alors je me suis lancé sur mon album solo. Après, il est évident que je ne m’attend pas à casser la baraque d’entrée, c’est pas le but. Le but, c’est déjà de vendre les 1000 exemplaires qu’on a pressés, et de continuer à faire d’autres trucs. On peut dire que cet album est une carte de visite.

T: Pourquoi être allé à Bordeaux pour enregistrer “Amnésie” ?

S: En fait, je n’avais aucun plan home studio disponible sur Paris. A Bordeaux, j’ai rencontré des gens avec qui j’avais un bon feeling, il y a pas mal de talents là-bas. Et Jey, du groupe OSC, avait un home-studio où il a déjà enregistré la compilation Kwality Records. Il m’a proposé de faire tout l’album chez lui.

T: Aujourd’hui, tu es surtout connu sur Paris et donc à Bordeaux, où tu as de nombreuses connections. Tu pense pouvoir toucher plus de monde avec ce premier album ?

S: En fait, tant que t’as rien fait, t’es pas pris au sérieux. Tu commences à exister quand tu sors des projets. Et, justement, le fait d’avoir un CD donne plus de chances de passer en radio. Les mecs des émissions spé en province sont quand même assez ouverts. Je leur ai donné le CD et ils passent certains morceaux. De toute façon, mon but n’est pas d’être connu par tout le monde, mais de faire connaître ce que je fais, et de me faire mon petit public. Et même si ils ne sont pas des millions, ça fait quand même super plaisir. Après, j’espère pouvoir enchaîner sur d’autres choses.

T: Le titre de l’album laisse entrevoir plusieurs sens. A quelles amnésies fais-tu référence ?

S: Le premier sens, qu’on retrouve sur le morceau “Amnésie”, s’adresse aux gens qui n’ont pas envie de savoir ce qui se passe autour d’eux, qui s’enferment dans leur petit monde. Et le rap, ou plus généralement la vie, viennent leur rappeler la réalité. Ensuite, dans le rap, j’ai aussi l’impression qu’il y a énormément de personnes qui ne parlent que d’eux-même, et ça tourne en rond. On se demande si ils n’ont pas oublié -quand ils écrivent- d’où ils viennent, leur culture, leurs origines, ce qu’ils vivent…Puis, il y a de l’amnésie par rapport aux dernières élections. Les gens ont l’air d’oublier qu’un parti comme le front National est vraiment dangereux, et pas seulement pour les étrangers. Un gouvernement totalitaire ne va pas se contenter de casser les couilles des clandestins et des immigrés, au final il fermera la gueule de tout le monde. Et l’amnésie fait aussi référence à notre monde où les choses bougent sans cesse. Ce qui est sorti il y a 8 mois est déjà vieux, on oublie tout, une information chasse l’autre. Mais il y a des choses importantes dont il faut se rappeler.

T: Sur l’album, tu proposes un style très marqué, avec une diction claire et froide, des rimes recherchées et des musiques assez dépouillées…

S: J’essaie de faire un truc qui me ressemble, même si ça peut être difficile d’accès voire rébarbatif. Ça m’est égal. Faire des rimes super croisées, utiliser des termes un peu compliqués, me prendre la tête sur des sujets…il y en a peut-être que ça fait chier, mais c’est moi.

T: Tu n’as pas peur que pour certains auditeurs, il soit peut aisé de rentrer dans ton disque ?

S: Je comprend bien ça, mais ça m’est égal. C’est comme ça qu’on fait de la musique, en étant intègre. Si tu sors tes tripes, évidemment, ça ne va pas plaire à tout le monde. Par contre, d’autres gens vont carrément apprécier pour ça. Même si c’est un public plus restreint, ce n’est pas grave. Je veux qu’on puisse me retrouver et les gens qui me connaissent bien m’ont dit que ce disque me ressemblait. C’était le meilleur compliment qu’on puisse me faire. Bien sûr j’ai des progrès à faire, mais je ne veux pas changer en fonction de l’attente d’un public. Je veux changer en fonction de ce que je ressens, continuer à pousser mon trip.

T: Tu sembles porter une attention toute particulière au vocabulaire et à la rime. L’écriture, c’est pour toi un long processus ?

S: (il sourit) Ouais,franchement, j’en ai passé du temps. En dehors des phases d’inspiration où tu avances vite, ça demande beaucoup de travail. Personnellement, je n’écris jamais sur place, en studio, comme le font beaucoup de rappeurs. C’est aussi le style que j’essaie de pratiquer qui demande du temps. Et je suis exigent avec moi-même.

T: En ce qui concerne les thèmes que tu abordes, on ressent un certain pessimisme…

S: Je dirais plutôt réalisme. j’apprécie l’espoir, mais si t’en as pas trouvé sur l’album, c’est qu’il n’y en a pas vraiment (rires). Encore une fois je sors ce qui me vient. Toutes ces choses qui t’agressent, qui t’angoissent, tu les ressors sur le papier.

T: Ta vision très critique du rap français revient également tout au long de l’album. La situation semble même t’affecter.

S: Ça me déçoit. Il en faut de l’ego, ça a toujours fait partie du rap, mais quand ça occupe la majorité du paysage rapologique, c’est vraiment dommage. Il y a d’autres choses à dire “Je suis un tueur, je nique tout le monde, je me fait du gen-ar et je me tape des meufs”, ça soule au bout d’un moment, même si je ne suis pas pour autant pour une dictature du rap conscient. Mais ça arrange bien certaines personnes dans la société, les majors…qu’on leur livre un stéréotype du Rap où la violence est glorifiée.

T: En revanche tu as mis de l’eau dans ton vin concernant Skyrock.

S: J’ai grandi. Je pense qu’il y a des concessions à faire. Sinon, t’es fâché, tu veux rien savoir, et tu restes dans ton coin sans rien faire. C’est dommage, je vois des gens qui ont du talent et qui n’avancent pas. Bosser avec des gens que tu n’apprécies pas forcément, c’est la vie. C’est pas baisser son froc, c’est avancer tout simplement. Si aujourd’hui un de mes morceaux passait sur une radio nationale, franchement, je serais super content, parce qu’un grand nombre de gens pourrait entendre ma musique.

T: Un dernier mot sur “Pièces à convictions”, titre où tu dénonces avec rage les violences policières…

S: C’est peut-être un stéréotype mais il existe. Tous les flics ne sont pas des enculés, ils servent à quelque chose, mais ils devraient justement avoir un comportement exemplaire. Il faut bien avouer qu’ils ne traitent pas tout le monde de la même façon, et qu’il y a des abus de pouvoir. Mettre le doigt là dessus c’est important, même si d’autres l’ont déjà fait, parce que ça existe toujours.

Par Edouard Orosko.

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