Itw de Sept sur Acontresens (septembre 2003)
Après plus d’une dizaine d’années passées à rapper seul ou au sein de divers groupes ou collectifs, Sept sort enfin début avril 2003 son premier album solo, le vaste et très réussi Amnésie.
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Album marquant par la qualité de son propos, mais aussi par la richesse de ses rimes, de ses idées, et de ses nombreux invités. Rencontre avec un artiste accessible et modeste, définitivement l’un des plus grands talents du rap français actuel.
On peut ressentir dans ton album le reflet d’une certaine déception vis à vis du rap français.
Sept : J’ai commencé à écouter du rap quand j’avais 13 ans, donc forcément je n’avais pas les mêmes yeux que maintenant. Je kiffais grave, avec presque les yeux de l’amour (rires), j’étais aveuglé par ça, par le kiff. J’étais jeune et donc moins lucide, et en fait je crois que c’est ça l’histoire : il y a eu une évolution du rap, mais en grandissant c’est moi aussi qui ai évolué. Je me suis rendu compte de certaines choses et le kiff n’est plus tout à fait le même. L’image que j’avais de mes idoles d’avant s’est un peu cassée. Mais c’est pas grave, c’est la vie… Et il faut voir que ça s’est vachement développé entre temps, avec tout ce que cela implique, et c’est devenu comme tout le reste, le rap est devenu une musique commerciale, qui génère de l’argent, etc etc. Mais maintenant il y a beaucoup plus de choix, et je ne regrette pas du tout que ça a évolué comme ça, parce que d’un côté ça a ouvert la porte à des trucs plus petits : le fait que Solaar a marché ça a permis de faire avancer le rap français, même si Solaar c’est bidon, ou quoi… quoiqu’à l’époque j’avais bien kiffé. Mais actuellement ce que je trouve dommage c’est plus l’image qui colle au rap, tous les stéréotypes, tous les clichés, tous les gens qui se prennent trop au sérieux… moi c’est pas trop mon truc, j’aime bien les gens qui essaient de rester naturels. Il y en a peut-être qui sont naturels en se prenant au sérieux (sourire). C’est ça que je trouve vraiment dommage en ce moment. Et ça gâche un peu le kiff des fois : tu peux kiffer ce que fait une personne, et si tu te rends compte qu’elle se la racontre trop ça va te saoûler. Mais heureusement il faut distinguer ce qu’on voit dans les magazines ou à la télé et ce qu’il y a derrière, et quand tu bouges dans des villes et que tu vas rencontrer les groupes et les gens, tu te rends compte qu’il y a encore plein de trucs bien. Par exemple, l’idée que le rap est mort, moi je n’ai pas cette impression-là personnellement, parce qu’à chaque fois que je vais dans une ville je rencontre des petits groupes dont je n’avais jamais entendu parler et qui sont forts, qui sont nature, et qui font ça pour le kiff.
Est-ce que tu es particulièrement attiré par du rap “à texte” ?
Sept : Pas spécialement. C’était Public Enemy le premier truc avec lequel j’ai connu le rap, mais après forcément j’ai écouté des trucs de Eric B & Rakim, de Run DMC, etc. Ca parlait des mêmes thèmes habituels, c’était pas spécialement politisé à chaque fois. C’est plus moi, mes préoccupations, mes centres d’intérêt, qui font que j’ai envie de parler de choses comme ça… Mais je suis assez large, je peux kiffer des trucs super légers, de la funk, etc, mais ce n’est pas forcément ce que j’ai envie de faire.
Est-ce qu’il était important pour toi d’affirmer dans ton album ton positionnement par rapport au rap et ce qu’il est devenu ?
Sept : Pas forcément au moment où il est sorti, parce que les morceaux que j’ai mis sur mon album, je ne venais pas de les faire dans les mois qui ont précédé. Le fait qu’il y ait autant de morceaux par rapport au rap français, je pense que c’était un peu une réaction par rapport au fait de faire des choses dans le vent, par rapport aussi à cette prise de conscience dont on a parlé tout à l’heure sur la réalité du rap, des déceptions… Et peut-être de l’aigreur aussi, quand toi t’avances pas et que tu vois des gars qui te paraissent pas terribles et qui avancent, ça te saoûle et tu as envie de le dire, c’est un exutoire. Mais j’avoue que maintenant je ne fais quasiment plus de morceaux sur le rap, il y en aura toujours mais j’en fais moins. Quand j’ai regardé l’album je me suis dit qu’il y avait beaucoup de morceaux sur ce thème, et à force ça tourne en rond. Ca y est, j’ai dit ce que je pensais…
Le titre Amnésie a été beaucoup mis en avant, on a lu que tu aurais préféré que ce soit un autre…
Sept : Je ne vais pas donner spécialement un morceau, mais disons que j’aurais préféré que le morceau qui soit mis en avant ce soit un morceau qui parle justement d’autre chose que du rap, parce que le rap a souvent tendance à se mordre la queue comme un serpent, et c’est un peu dommage. Après, ça s’est fait comme ça parce que j’avais pas vraiment réfléchi à ça avant, je l’ai fait au feeling, et comme il y avait peu de morceaux où j’étais tout seul, on se retrouve avec Amnésie. J’aurais plus choisi un morceau qui parle de la vie, peut-être pas de “politique”, parce que je ne suis pas un journal… mais pas un morceau qui parle de rap en tout cas. Ca s’est fait comme ça et ce n’est pas grave, d’un autre côté ça résume toute une certaine période et c’est bien. Mais au moment où ça sort, j’en sors un peu moi aussi, j’ai moins envie de mettre ça en avant maintenant. Heureusement comme la sortie de l’album n’a pas non plus eu une portée énorme, c’est passé comme ça et voilà…
Le thème est quand même loin d’être majoritaire sur l’album…
Sept : Disons que c’est un peu bâtard, parce qu’il y a plein de morceaux qui parlent de plein de thèmes.
C’est plus large, il n’y a pas un morceau sur un sujet précis.
Sept : Ouais en fait c’est ça… En fait je l’ai pas du tout réfléchi l’album quand je l’ai fait, ça s’est fait comme il est venu, et ça donne des surprises (rires). Après quand je me rends compte de l’analyse des gens autour, que je dois répondre à des questions, ou que je me pose des questions moi-même… en fait, je constate le résultat de ce que j’ai fait sans l’avoir réfléchi ou prémédité à l’avance (rires). Et c’est bien !
“On lance une réplique en l’absence de controverse et d’optiques”. Qui mettrais-tu derrière ce “on” ?
Sept : J’ai beaucoup utilisé le “on”, parce que j’avais pas l’impression de parler seulement en mon nom à moi uniquement, et qu’autour de moi je vois plein de gens qui sont dans le même cas que moi.
On peut penser par exemple à tous les invités de l’album…
Sept : Oui voilà. Moi je le sens plus comme ça. Ca peut être un reproche, que je n’utilise pas le “je”… Mais derrière ce “on” il y a nous tous, tous les potes, les gars de Paris, de Bordeaux, et d’X villes, que j’ai rencontrés, et qui pratiquent leur passion avec le coeur, et qui lancent des répliques en l’absence de controverse et d’optiques dans le vent (sourire). C’est pour ça que j’ai utilisé ce “on”, je n’avais pas envie de parler spécialement de moi, et je pense que ça ne concernait pas que moi, ça englobait plus de gens que ça. En même temps c’est un peu vague…
Oui mais ça permet sûrement à du monde de s’y retrouver…
Sept : Peut-être ouais…
Quels sens donnes-tu au titre de l’album ?
Sept : Déjà nous on peut très bien tomber dans l’amnésie collective, c’est à dire que personne ne va se rappeler de nous, et pourtant on en aura brassé du vent. Ensuite, quand tu poses un morceau et que tu as envie que des gens l’écoutent, c’est un peu pour figer l’image d’une période et d’une époque, pour pas que ça tombe dans l’amnésie. J’avais aussi l’impression que certains gens et nous-mêmes, sur certains points, étions amnésiques, qu’on ne se rappelait pas les erreurs du passé, qu’on n’en tenait pas compte et qu’on recommençait éternellement à faire les mêmes erreurs. Il y a beaucoup de choses… Quand tu regardes ce qui s’est passé lors de la Seconde Guerre Mondiale, ou que tu penses à plein de pays où il y a eu des dictatures, et que tu vois qu’il y a encore des gens qui votent extrème-droite à l’heure actuelle, on dirait qu’ils ne se rendent pas compte… Ils votent extrème-droite parce qu’ils n’ont pas de boulot, ils ont l’impression que les étrangers leur volent leur boulot, alors qu’en réalité si l’extrème-droite arrive au pouvoir ça ira beaucoup plus loin que ça, ça leur retombera sur la gueule à eux-aussi. Ils seront eux-mêmes privés de liberté. Enfin bref…
La question de la connaissance du passé est un thème récurrent sur pas mal de morceaux, cela semble important pour toi.
Sept : Ouais, je ne suis pas non plus une bête en Histoire, mais je connais quelques trucs… Pour bien comprendre le présent il faut quand même se baser sur les faits passés. Il y a un moment où il faut tourner la page pour avancer, mais il ne faut pas oublier les choses. Et je pense qu’il y a beaucoup de gens qui se sont égarés parce qu’ils n’ont même plus cette connaissance réelle de leur passé et du passé de leur peuple, que ce soit des Français ou des étrangers qui résident ici. On a besoin de connaître sa culture pour savoir qui ont est et pouvoir analyser correctement ce qui se passe à l’heure actuelle. Sinon on n’est pas au courant, et les mecs qui cherchent à tenir les ficelles sont au courant, eux.
Tu dis : “L’histoire plus j’y reflechis plus l’espoir flechit”…
Sept : Si t’analyses bien t’as l’impression que c’est foutu, parce que les choses se répètent, c’est par cycles etc. Il y a des contradictions de toute façon. Après c’est un choix à faire : soit t’es lucide, et peut-être que t’es dégoûté, et que l’espoir fléchit ; soit t’as rien envie de voir, et tu peux vivre heureux éventuellement, dans une certaine limite. Il y a des gens qui se prennent la tête, c’est peut-être pas bon pour eux, mais au moins ils sont conscients de ce qui leur arrive et de ce qui se passe autour d’eux. Y’en a d’autres qui ne voient rien, ils squattent les feuilletons télé genre Les feux de l’amour, et peut-être qu’ils ont l’impression d’être heureux à travers ça, mais je ne suis pas certain que ce soit un bonheur souhaitable.
L’album est loin d’être larmoyant.
Sept : C’est peut-être une forme de combativité, je ne sais pas… Mais en fait je ne peux pas trop l’analyser, si c’est larmoyant ou pas, parce que je le fais comme je le sens, et je n’ai pas le recul. C’est les autres qui me l’ont fait comprendre. C’était pas réfléchi, j’ai fait les trucs comme ça sortait, et j’ai pas forcément assez de recul pour être bien certain des analyses que je peux avoir sur ce que je fais. Mais tant mieux si ce n’est pas trop larmoyant.
Tu t’intéresses de près au militantisme ?
Sept : Ouais c’est intéressant, mais je ne suis pas spécialement un exemple à ce niveau-là. En fait j’ai l’impression que quand on écrit et qu’on fait des morceaux, il y a des choses qu’on dit aux autres, mais qu’on se dit à soi-même aussi. T’essaies de te donner une ligne de conduite, de te rappeler ce qu’il faut faire, comment il faut essayer de gérer les choses etc… Je ne sais pas si je suis super combatif dans la vie, mais par exemple sur ce projet je n’ai pas lâché le morceau, ça faisait un bon bout de temps que ça ramait, et j’ai réussi à l’aboutir. Sur ce côté-là j’ai été combatif, et il l’a fallu parce qu’à notre niveau le seul moyen d’arriver à sortir un disque par soi-même c’est d’être combatif et de ne pas lâcher. Combatif dans le sens pas forcément violent du terme, mais dans le sens accroché, persévérant. Donc ouais c’est important d’être combatif, pas passif… et je ne vais pas dire que je suis tout le temps actif non plus. Je suis comme tout le monde, des fois je me laisse aller, et je ne suis pas sûr que ce soit un bon truc.
Sept
Certains passages de l’album évoquent la foi dans un futur révélateur, dans un retournement de situation au bénéfice des gens qui s’activent aujourd’hui dans l’ombre.
Sept : “Le temps altère ce qui est superflu, ce qui est grand paraît minuscule”… Ce qui est grand maintenant pourra paraître minuscule dans dix ans. Par exemple, un peintre comme Van Gogh, à son époque il n’arrivait pas à vendre de toiles, c’était la merde, et il y avait des gars dont on n’entend plus du tout parler maintenant qui vendaient des toiles je ne sais pas combien. A cette époque-là c’était eux les boss, qui maîtrisaient la peinture (rires). Et maintenant Van Gogh qui était un gros crevard sevend des millions, et eux on n’en entend plus parler. Mais c’est sur une grande période dans le temps, ce n’est pas à l’échelle d’une vie. En tout cas il faut y croire… même si ce n’est pas forcément vrai, il y a des gens qui vont vraiment rester dans l’oubli. L’espoir c’est un moteur, et il faut essayer de le garder un minimum, quitte à ce que ça foire. A l’échelle de plusieurs générations, les renversements de situation qu’il y a… A l’époque où les Sarrasins ont envahi l’Espagne, ils sont restés six ou sept siècles : t’imagines au bout du troisième siècle où ils étaient là, un mec comme nous qui grandit dans ce monde, il devait se dire “ça va être Sarrasin jusqu’à la fin des temps” (rires). Et pourtant trois siècles après ils se sont fait jeter.
Oui… Les USA par exemple ne dominent réellement le monde que depuis la fin de la seconde guerre mondiale !
Sept : Ouais, exactement. Là depuis cent ans il y a eu d’énormes changements, des trucs de dingues, et il y en aura encore. C’est clair que les pays envahis par d’autres ont fini par se libérer, ça s’est souvent vérifié : les Afghans avec les Russes, par exemple… Mais j’aime bien l’exemple des Sarrasins avec les Espagnols (rires), parce que ça a duré quand même longtemps, sept siècles ! Et pourtant même si ça met le temps ils ont fini par se faire jeter, et c’est pareil pour beaucoup de choses. En ce moment on dirait un peu que c’est la décadence… enfin c’est un peu bidon de dire ça, mais sur plein de points on commence à se laisser aller, parce qu’il y a des nouvelles choses qui sont arrivées avec le progrès, et au début on ne les maîtrise pas trop et donc on se laisse aller, mais ça peut encore changer. On ne va pas tous devenir tout mous à regarder la télé et à être abrutis, heureusement.
Tu parles de ta “voix en guise de préambule”.
Sept : Ouais, pour commencer, je leur casse les couilles à leur gueuler dans les oreilles ce que je pense (rires), et voilà. Ce qui est marrant quand tu te prends un peu la tête à écrire des textes comme ça, c’est qu’après il peut y avoir plusieurs sens sur pas mal de phrases.
Surtout quand on les isole…
Sept : Quand tu les ressors comme ça, effectivement. Et c’est intéressant, parce que quelqu’un d’autre peut comprendre quelque chose de même plus intelligent que ce que t’avais pensé au début (rires). C’est vrai en plus, chacun peut se faire sa propre analyse et c’est pas trop mal, du moment qu’il y trouve quelque chose et que ça n’a pas rien à voir avec ce que tu voulais dire au début (rires).
Ça montre que tes textes ne sont pas didactiques, et c’est tant mieux !
Sept : Voilà, il n’y a pas forcément qu’une seule façon de le comprendre. “En guise de préambule”… Cet album c’est un préambule, j’espère qu’il y en aura d’autres, en tout cas je vais faire ce qu’il faut pour.
Dans un titre comme Qui flingue l’espérance ? tu évoques un avenir sombre, contrairement à ce que peuvent faire penser d’autres morceaux.
Sept : C’est un doute permanent, comme dans la vie. Un coup t’y crois, un coup t’y crois pas ; un coup tu te dis ça va s’arranger, un coup tu te dis putain ça va jamais s’arranger… c’est bête mais c’est ça (rires). “Ils avancent l’hécatombe à des fréquences qui flinguent l’espérance”… ils ont tellement de pouvoir que des fois tu ne te sens pas trop l’âme de Che Guevara non plus. Enfin heureusement que ça ne repose pas uniquement sur des gens comme nous ! Pour parler de mon propre cas moi je ne fais que des morceaux de rap, c’est pas grand chose en fait. Ceux qui font vraiment avancer les choses, ce sont ceux qui prennent position sur le terrain, qui font plus que de décrire la situation, qui sont plus acteurs, à travers des associations etc…
C’est un tout…
Sept : Voilà c’est un tout, effectivement. Il ne faut pas que ces gens-là perdent espoir non plus, et des fois ça doit être dur… Je pense que toutes les personnes qui mènent un combat sur le terrain, que ce soit social ou que ce soit politique, et dans d’autres pays, c’est tellement dur qu’il y a des moments où ils doivent avoir envie de pleurer. Mais la combativité reprend le dessus et ils avancent.
La musique et les artistes dits engagés sont peut-être aussi là pour porter ces militants.
Sept : Ils peuvent faire du bien. Pas seulement justement aux gens qui agissent, mais aussi à ceux qui subissent.
Ils peuvent entendre des choses qu’ils ont envie de dire ou qui reflètent leur pensée.
Sept : Voilà exactement. C’est vrai… Mais en fait si je précise ça c’est qu’il faut remettre les choses à leur place, et arrêter de se faire des illusions, de se dire “moi je fais de la musique, je suis engagé, je vais changer le monde”. Il y en a qui se prennent un peu trop pour le centre du monde, faut quand même rappeler que ce qu’on fait, c’est important, mais ça reste que de la musique, et heureusement qu’il n’y a pas que des gens qui parlent, il y en a qui agissent aussi. Et c’est vrai que les deux se complètent.
“Son odyssée suit le cours d’un morceau soliste” : tu fais bien référence à Rockin’Squat d’Assassin ?
Sept : Ouais c’est une référence à Squat, et c’est pas une référence vraiment cool cool (rires).
Ca rejoint un peu ce que tu disais, Assassin apparaissait comme vraiment militant il y a quelques années et s’est révélé plutôt décevant ces derniers temps.
Sept : Pour Squat c’est peut-être un problème de mégalomanie, il a l’air d’être quand même assez spécial et il s’est peut-être enfermé dans son délire, et il s’est peut-être pris trop au sérieux. Mais en tout cas ce que je peux dire c’est qu’avant c’était mon rappeur préféré, il y a longtemps de ça, à l’époque de Esclave de votre société, du premier EP, avec Je glisse, et après Kique ta merde etc, je kiffais grave. Après j’ai un peu moins accroché, mais pour des questions de forme plutôt que de fond, et puis aussi ça va avec ce dont on parlait tout à l’heure, les désillusions. Quand j’étais jeune j’idolâtrais des gens comme ça, et après en grandissant on ne peut plus idolâtrer grand monde parce qu’on devient plus lucide. Donc ouais il y a une référence à Squat, il y a celle-là (rires). Des références à des rappeurs il n’y en a pas beaucoup… il y en a une à Akhenaton, dans Amnésie, j’ai repris une phrase de lui : “J’envoie énormément de MC à l’ANPE”.
C’était dans quel morceau ?
Sept : C’est Le nouveau président. A la base il le dit dans un break, tu peux le scratcher… mais j’avais pas le disque avec moi, alors je l’ai redit moi-même. Au début, je voulais le scratcher, depuis longtemps. (avec une grosse voix) “J’envoie énormément de MC à l’ANPE” (rires). Trop fort.
Tu lâches quelques phrases chargées sur les flics tout au long de l’album. Qu’est-ce que tu penses de ce qui arrive à La Rumeur, attaqué en justice par le ministère de l’intérieur ? Est-ce que tu t’imagines toi-aussi attaquable ?
Sept : Déjà, dire ce que je dis sur les flics, ou même ce que dit La Rumeur même s’ils sont attaqués, c’est quand même beaucoup plus facile ici que dans la plupart des pays, ça il faut bien l’avouer. Par exemple en Tunisie, des journalistes disparaissent, etc… Donc on a quand même cette chance, mais ce n’est pas parce qu’on est conscient qu’on a cette chance qu’il ne faut pas le dire non plus. Il y a quand même des choses à dire et on a la chance de pouvoir les dire, on est en démocratie, il faut en profiter parce que c’est fait pour ça. Après si on considère qu’on n’a pas assez d’élus qui nous représentent, il faut le dire nous-mêmes. Les flics c’est un petit peu un stéréotype, le problème c’est qu’ils correspondent à ce stéréotype… Quand tu les côtoies un peu, tu te rends compte que malheureusement il y a quand même des choses à dire sur eux. Et ils devraient être exemplaires ces gars-là, étant donné leur rôle, mais ce n’est pas du tout le cas. Donc voilà, il y a pas mal de trucs sur eux. Mais c’est un peu comme sur le rap, je n’ai pas eu envie et je n’ai pas cherché jusqu’à présent à trouver des thèmes vraiment originaux à mort, parce qu’aussi si je trouve un thème vraiment bien, et que je me le fais piquer comme je ne sors rien, je vais être vert. Maintenant que j’ai un peu plus l’occasion de sortir des trucs, je peux commencer à me pencher sur de nouveaux thèmes, même si je ne vais rien inventer d’extravagant… Tout a été traité. Jusqu’à maintenant au niveau des thèmes c’était le niveau zéro du rap, les flics ok, mais je ne suis pas le premier à faire un morceau sur eux.
Rien de nouveau dans le fond ?
Sept : Ouais dans le fond rien de nouveau, de toute façon que ce soit dans le rap ou dans plein de musiques. Ce qu’on dit là, Georges Brassens a pu le dire aussi, à sa façon. Mais t’as envie de parler de trucs qui te touchent, qui sont en rapport avec ce que tu vis, et quand t’as des problèmes avec les flics, ce qui peut arriver assez souvent, ça te saoûle… Tu sors de là-bas, t’as envie de cracher un machin, et tu le craches.
Dans Con Citoyen tu t’es fixé un thème précis en te mettant dans la peau d’un personnage.
Sept : En fait je l’ai fait plusieurs fois déjà, dans Ego sans trique, dans Con citoyen, … Con Citoyen est le plus récent, mais j’en ai fait un autre qui ne sort que maintenant mais que j’avais fait avant, qui s’appelle Plein aux as, sur Fonkdamental de Steady. Là je me mets à la place d’un patron de multinationale, un truc comme ça. C’est aussi une façon de rendre le thème plus vivant, c’est marrant de tourner le truc en dérision plutôt que de se positionner comme la personne qui critique. Pour revenir à Con citoyen, j’ai eu envie de l’écrire par rapport à des gens que je croisais dans le métro quand je fraudais, qui avaient des réactions genre (avec une voix de vieux) “c’est une honte” etc… Alors qu’il y a des trucs quinze fois plus honteux, et qu’est-ce que t’en as à foutre que des mecs fraudent ? Moi je m’en tape personnellement quand je vois des gens qui fraudent une entrée alors que moi je paye, ça veut dire que moi j’ai les moyens et eux ne les ont pas, et en plus ils prennent un risque… Donc plein de réactions à la con comme ça, genre tu colles des stickers et une vieille rombière sapée en Yves Saint-Laurent te demande si tu n’as pas honte, alors que tu fais ton disque, tu n’as pas les moyens de te payer de la publicité donc tu colles des stickers… C’est pas du gros vandalisme quand même. D’ailleurs quand cette même personne voit tous les espaces visuels et auditifs pollués par la publicité “légale”, elle ne s’en plaint pas, et je suis persuadé qu’elle ne se fait même pas la réflexion ; ça lui semble normal mais nous, non ! On n’a pas le droit ! Toutes ces pauvres réactions qui sont basses et trop minables, ça m’a trop saoûlé, et donc j’ai eu envie d’écrire un machin sur ça, c’est parti de ça. Ensuite j’ai eu envie d’un peu plus développer. Apparemment ça passe mieux auprès des gens.
C’est peut-être plus accrocheur car plus ciblé…
Sept : Sûrement, parce qu’apparemment il y a des personnes qui n’avaient pas trop accroché sur d’autres morceaux dont on a parlé avant et qui partaient plus dans tous les sens, et qui accrochent plus sur ça. Ca ne veut pas dire qu’il faut le faire pour ça, mais c’est dommage de s’enfermer dans des textes trop obscurs, pour le bien du message il faut qu’on puisse le comprendre et pas uniquement ceux qui ont fait des études.
Il existe en tout cas un public vraiment sensible aux textes de l’album tels qu’ils sont.
Sept : Ouais, c’est clair qu’on t’aime pour les mêmes choses que celles pour lesquelles on te déteste. Je sais que La Rumeur par exemple ils ne font pas la même chose que moi, mais c’est plus ou moins les mêmes thèmes mais abordés d’une façon plus compréhensible je pense.
C’est lié à la facon d’écrire ?
Sept : Oui dans la façon d’écrire c’est plus accessible, c’est plus compréhensible, et c’est important. Et je n’avais pas non plus l’envie d’avoir le rôle du gars qui fait des trucs alambiqués, j’avais aussi envie que ce soit plus clair. Même si à mon avis avec les textes un peu complexes, tu comprends par des phrases par ci par là de quoi ça parle, même si tu n’as pas tout saisi. Quand j’écoute des morceaux d’autres personnes, même quand ils font des textes de ouf, il suffit que je comprenne quelques phrases par ci par là et je vois un peu où ils veulent en venir. Con citoyen ça a cet avantage-là, c’était marrant, c’était aussi un peu moins lourd, et avec de l’humour. Mais je ne pourrai pas m’empêcher de continuer à faire des trucs lourds, ça c’est sûr (rires). Ce qui est pas mal aussi en ayant fait un morceau comme ça, c’est que je ne suis pas tout le temps à me prendre la gueule non plus, des fois je déconne, je suis vachement plus léger… Ca reflète finalement une autre facette de ma personnalité.
“J’compte mes certitudes sur les doigts de la main” : quelles “certitudes” pourrais-tu donner ?
Sept : C’était en général. “On est en vie”, “t’es brun” (rires)… “Sur les doigts de la main” c’était juste une façon de parler, pour dire en gros que y’en a vraiment peu de réelles certitudes. Justement la dernière fois j’étais en concert et je voulais leur en sortir deux ou trois, mais je n’ai rien trouvé de spécial, des conneries (rires). Puisque finalement il y a des choses dont on a toujours été sûr et certain, et un jour on apprend qu’on s’était complètement planté depuis des années, il y a très très peu de réelles certitudes. Même sur soi-même en fait, on apprend à se connaître, on se fait parfois des illusions sur soi-même.
Ce genre de texte fait contrepoids à d’autres plus affirmatifs, comme dans Nécropole où tu dis “J’alimente pas la paranoïa j’plante des vérités”.
Sept : Ouais exactement. “J’alimente pas la paranoïa j’plante des vérités”… C’est la façon dont je ressens les choses, mais je peux très bien me planter sur pas mal de choses.
C’est bien de le dire…
Sept : Ouais, c’est bien, mais ça paraît évident d’un certain côté. Tout ça c’est ce qui te sort, à chaud en plus en général. Et c’est pour ça que je mets pas mal de temps à écrire mes trucs, des fois quand j’écris des choses à chaud et que je reviens dessus, je me rends compte que j’ai dit des conneries. Ca m’est arrivé comme tout le monde de dire des conneries, et d’en écrire aussi. Heureusement que tout n’est pas sorti tout de suite ça m’a permis de m’en rendre compte et de corriger mes textes.
On imagine que tu passes beaucoup de temps sur les textes…
Sept : Franchement ouais. Au bout d’un moment en général, ça me convient et j’arrête là. Mais ça m’est arrivé d’avoir fait un truc qui me convenait, et après de réfléchir sur ce que j’avais dit et de me rendre compte que j’avais dit des conneries, des trucs pas vrais, ou alors pas assez compréhensibles. Je suis revenu dessus et je les ai changés.
“Le sens détermine les rimes”… on pourrait presque croire que c’est le contraire tellement elles sont riches sur de nombreux passages.
Sept : A la base ce qui m’intéresse le plus c’est ce que je vais dire. Je pense au thème que je vais traiter, j’essaie de trouver des rimes en rapport avec ce thème. C’est toujours le sens qui prime, même si après justement tout le problème de cette écriture-là c’est de réussir à faire des rimes hyper riches et en même temps que ça veuille dire ce que je veux dire.
Ca fonctionne !
Sept : Ouais mais je me prends la gueule (rires).
L’album est très dense, il est assez difficile au départ de s’enchaîner tous les morceaux, il faut du temps pour les digérer.
Sept : C’est un avantage et un défaut. Quand c’est trop dense ça peut tuer quelque part l’intérêt du truc, quand il y a trop de choses à la suite on n’a pas le temps de capter. Mais comme ça me ressemble je le fais quand même…
On a presque déjà la densité d’un album entier au bout de cinq titres…
Sept : Justement c’est pas mal parce que ça permet au truc de durer un peu plus dans le temps. Il y a des choses que tu vas comprendre plus tard, et tu n’as pas forcément envie de te prendre la tête à faire une dissertation ou une explication de texte.
Ça a l’avantage de donner une durée de vie plus grande à l’album…
Sept : Il y en a d’autres qui arrivent à faire ça avec des textes plus simples, mais avec des doubles-sens, et pas forcément en rap seulement. A chaque fois qu’il y a une profondeur dans le texte ça lui donne une durée de vie beaucoup plus grande, parce que c’est un plaisir quand tu écoutes un truc depuis des années et qu’un jour en le réécoutant tu comprends un truc que tu n’avais jamais compris.
Tu ecoutes de la chanson à texte ?
Sept : Ouais j’en écoute… Je pensais par exemple à Bashung, Renaud, des gars comme ça… Bashung c’est un bon exemple, même si je ne suis pas un ouf de Bashung, j’aime bien ce qu’il fait, et je respecte grave ce qu’il fait. Pourtant lui ne respecte pas ce qu’on fait et c’est dommage (rires), il n’est pas le premier mais ce n’est pas grave, s’il n’a pas compris tant pis. En plus il ne connait pas, et si pour juger un truc que tu ne connais pas tu ne te bases que sur ce que tu vois à la télé c’est sûr que… En tout cas lui c’est toujours un gars qui réussit à choisir ou à écrire des textes qui ont vraiment quelque chose, que je n’assimile pas à chaque fois d’entrée et donc ça laisse des portes, c’est kiffant. Ce que je peux écouter c’est assez varié. Il y a très peu de musique que je ne peux vraiment pas supporter… Je n’écoute pas non plus toutes les musiques qui se font sur la planète, il y en a trop, mais je n’ai pas d’avis arrêté. La techno j’ai du mal, c’est trop aggressif pour moi. Ce qui me touche beaucoup ce sont les textes, les idées, et donc je peux apprécier beaucoup de styles de musique différents si je suis touché par ce que la personne dit. Je crois que c’est ça qui est bien aussi à travers les textes, c’est que même des personnes qui n’aiment pas le rap peuvent s’intéresser quand même si tu as des textes qui les touchent. C’est pareil pour la chanson française ou ce que tu veux, si tu es touché par les paroles ça va plus loin que juste un groupe musical, là c’est des idées, des opinions. Je ne suis pas fermé sur un style de musique spécialement. Pendant longtemps quand même j’ai écouté du rap, du rap, du rap, c’est clair, mais on ne peut pas arrêter à un style musical seulement, ça ne suffit pas.
L’évolution dans les productions rap de ces dernières années prouve une certaine ouverture à ce niveau-là, non ?
Sept : Il peut y avoir du rap gouffre avec des sons barrés, des trucs vachement plus funky, des trucs avec des textes qui se prennent la tête, d’autres plus légers… Mais ça ne suffit pas quand même. Personnellement je connais des gens qui n’écoutent que du rap, mais moi ça m’a passé. Avant j’écoutais d’autres choses, et après j’écouterai d’autres choses aussi. Et puis c’est un enrichissement. C’est un défaut qu’on a dans le rap, de s’enfermer trop sur des clichés, sur nous-mêmes, ça c’est dommage, d’avoir peur de passer pour un con ou un wack je ne sais pas (rires).
Grems, Soklak et Sept
Les références religieuses sont très nombreuses dans l’album. La religion est présente autour de toi ?
Sept : C’est un truc qui me touche. Moi je ne crois pas en Dieu, mais à côté de ça je ne pourrais pas dire que ce qu’il faut pour tout le monde c’est de ne pas croire en Dieu non plus, je ne suis pas contre les gens qui croient, au contraire. J’ai pu m’entendre beaucoup mieux avec des personnes croyantes et même pratiquantes, qu’avec des gars qui étaient comme moi. La religion c’est une part vachement importante de notre vie, et depuis longtemps, c’est même abstrait. On est à une période où on est allé sur la Lune, etc, et pourtant il y a toujours des gens qui croient en Dieu… Quand tu vois quelqu’un que tu connais en train de faire sa prière en joignant les mains ou de s’agenouiller sur un tapis, et que toi tu n’y crois pas, ça t’interpelle. Ca a une part vachement importante et c’est pour ça que ça revient souvent. Après il y a du bon dedans, du très mauvais aussi, parce que forcément c’est un instrument de pouvoir.
Oui… Il suffit de voir la responsabilité que portent les religions dans les conflits actuels.
Sept : On l’a vu vachement ces derniers temps, que ce soit Georges Bush qui jure sur la Bible pour aller faire sa merde, ou que ce soit Ben Laden qui en appelle à la religion pour envoyer des gens se tuer. Et ils n’en ont rien à foutre en fait ces gens-là. C’est un instrument de pouvoir, ils se servent de la crédulité malheureusement des gens, et aussi du désespoir des gens. J’ai évolué à ce niveau-là, parce que j’ai quand même dit ce que je pensais, mais je sais que la religion ça a permis à des gens de surmonter des choses qui étaient vraiment énormes, et donc d’un côté il faut le respecter aussi. Le respecter, tout en y faisant attention, il faut s’en méfier. Ca a une grande part dans la vie de tout le monde, et même dans celles de ceux qui n’y croient pas, puisque de toute façon on vit au milieu des autres. Quand les religions monothéistes sont arrivées, c’était à une époque où d’après ce que je sais c’était le bordel, c’était du grand n’importe quoi donc les gens avaient besoin de repères. Après, il faut les adapter à notre époque, et aussi au bon sens. Mais pour les croyants chacun a sa façon de pratiquer et de les adapter.
La religion prend une part assez importante dans le rap français.
Sept : Carrément. Quand j’entends des textes de certains qui sont religieux, comme Ali de Lunatic, ou Samm de Coloquinte, au premier abord je me retrouve sur pas mal de choses dans ce qu’ils disent. Mais après il y a des petits points où il y a des divergences. Il y a du bon à prendre dans la religion, mais mes parents ils ne croyaient pas en Dieu et ils m’ont inculqué les principes de bases. Je ne parle pas de ne pas manger de porc ou de ci ou de ça, mais du reste, les principes élémentaires pour pouvoir vivre correctement au milieu des autres. Tu n’as pas besoin d’être croyant pour respecter ces principes-là. Et ce qui est important à travers ça c’est le regard des autres, et c’est de se sentir appartenir à quelque chose, avec d’autres gens. Il y en a qui disent tout le temps “Dieu, Dieu”, et ils font les pires saloperies, mais ils le disent pour être bien avec des gens autour d’eux.
Tu parlais de Lunatic, leur album fait une certaine unanimité auprès des rappeurs. Qu’est-ce que tu en penses ?
Sept : Franchement ça va. Il y a un peu un concept de ying et de yang. J’écoutais Ali et Booba, et forcément je me sentais plus proche de ce que pouvait dire Ali que de ce que pouvait dire Booba. Mais quand j’ai lu les textes de Temps mort, l’album solo de Booba, j’ai vu qu’il y avait des choses derrière, il écrit vraiment bien. Au final je dirais qu’aussi bien sur ce que dit Ali ou ce que dit Booba il y a des choses vraiment bien, et d’autres points sur lesquels je ne suis pas d’accord… Mais je préfère les voir eux mis en avant, même si des personnes ne les kiffent pas vraiment pour les bonnes raisons, au moins ce n’est pas de la soupe.
Un clochard interrompt la conversation et nous raconte comment il a chassé tous les corbeaux du forum des Halles…
Sept : On fait le même boulot, on chasse les corbeaux (rires).
Par JB et PJ,le 13 septembre 2003. Lien: Acontresens




