Chronique:”Son d’automne” sur Abcdr du Son
Après plusieurs expériences collectives et des apparitions sur compilations, Dreyf, jeune rappeur parisien, arrive avec son premier EP, “Son d’Automne”. (Lire la suite…)
Après plusieurs expériences collectives et des apparitions sur compilations, Dreyf, jeune rappeur parisien, arrive avec son premier EP, “Son d’Automne”. (Lire la suite…)
Destination Taïchi avec CHI et Taïpan pour guides tout mystiques. Une rumeur les devançait : “Avec eux, le rire tarde pas, et le sérieux part trop vite”. De retour dans mon coin, me voilà victime d’une amnésie parfaite, presque magique. Seul témoin du voyage, mon dictaphone. Alors je rembobine ma cassette et presse “Play” - mais non sans trembler.
- ET AINSI NAQUIT TAÏCHI -
Abcdr du Son : Vous êtes sélectionneurs pour le All Star Game du rap américain. Taïpan, quel est ton cinq majeur (deux rappeurs, deux producteurs, un DJ) à l’est ?
Taïpan : Déjà, KRS One et Busta Rhymes. Avec eux, tu fais tout ce que tu veux, le show et l’intellect. Après, Primo, Just Blaze… et les Beatminerz, mais je ne sais pas lequel, parce qu’ils sont trop forts ! [rire]
A : CHI, ton cinq majeur à l’ouest ?
CHI : Alors, DJ Slip, parce qu’à l’époque de Compton Most Wanted, je trouvais que MC Eiht posait sur des purs samples, et Dre, parce que ça sonne fat. En rappeurs, Snoop, rien que pour Doggystyle, et MC Eiht. En DJ, Q-Bert. Et Ras Kass sur le banc de touche. [rire]
A : Quel est le premier morceau de rap qui vous a marqué ?
T : C’est dur ça, parce qu’au début, tu ne connais pas trop, alors tu prends tout et n’importe quoi… Ca serait un album, “Lethal injection” d’Ice Cube ; j’ai pété un câble quand je l’ai écouté. Et le Wu-Tang plus tard.
C : ‘Chief Rocka’ des Lords of the Underground. Pour la première fois, j’ai bougé la tête comme un bâtard. [rire]
A : Quelle est la première fois que vous avez bloqué sur un rappeur ?
T : Les rappeurs, j’ai su les apprécier assez tard, quand on m’a expliqué la technique. Avant, je kiffais les groupes dans leur ensemble, sans analyser : Mobb Deep, Wu-Tang. Après, niveau texte, je ne me penche pas trop dessus, finalement ; en tant que français, les textes ne nous touchent pas tant que ça. Donc, je me suis plus focalisé sur la technique et j’ai pété un câble sur OGC, Jay-Z, Biggie, etc. Si je comprenais OGC aussi facilement qu’un américain, je suis sûr que je ne l’écouterais même pas tellement ça ne doit pas être ouf… Mais les gars ont trop de technique, et le premier album d’OGC est rayé tellement il a tourné.
C : Fat Joe, par rapport à “Jealous one’s envy”. Trop de patate. Sur une cassette bootleg du Wu-Tang – j’étais à fond dedans à l’époque –, j’avais eu le morceau avec Raekwon, j’étais fou. Sinon, je suis resté bloqué sur OC, un rappeur sur lequel tout le monde n’a pas accroché, à cause de sa voix nasillarde. Mais il a sorti deux énormes classiques.
A : Même question pour un producteur ?
T : Primo.
C : Primo.
A : Comment êtes-vous arrivés au rap ?
T : Par un processus tout simple d’identification, un délire entre potes. Au début, tes textes ne veulent rien dire. Puis tu te prends de plus en plus au sérieux, tu essayes de dire des trucs, et sans t’en rendre compte, tu es dedans.
C : Pour la prod, mon daron est musicien – guitariste blues. Donc, j’ai un peu baigné dedans depuis tout petit. Moi, je m’y suis intéressé, mais vu que je n’avais aucune notion de la musique et que c’était trop dur de rester plus de cinq minutes dans une pièce pour apprendre la guitare, je suis allé vers les machines. Au départ, c’était double-cassette-copier-coller, à l’arrache. Ensuite ordinateur, mais sans programme. Après, mon premier sampleur était un S-01, et MPC 2000 par la suite. Et aujourd’hui une MPC 3000.
A : Où est la limite entre l’inspiration et le pompage de ce qui peut se faire aux Etats-Unis ?
C : [il réfléchit] J’ai l’impression qu’on ne “pompe” jamais. Ou plutôt que pomper, à un moment, ça peut être une inspiration pour la suite. Par exemple, j’ai essayé de faire des sons à-la-Primo, parce que je kiffais ça. Et quand l’autre connard est venu avec des sons électro, j’ai pris un vieux synthé et j’ai essayé de faire des sons électro. J’ai essayé de faire des sons avec des voix pitchées. J’ai tout essayé pour me dire : “Bon, maintenant que je me suis imprégné de chaque truc, je peux créer mon son à moi”. Et c’est la même chose pour le rap. On taffait avec des techniques comme le yaourt pour prendre les mêmes intonations que les cainri sur des textes bien précis. Même si ça ne voulait rien dire, ça nous entraînait pour le flow. Donc, dans le fond, le pompage, tu peux après le recycler et en fait simplement t’inspirer du truc.
T : Et c’est pareil dans d’autres musiques. Quand les groupes de rock se forment, à la base, ils font des reprises avant des faire des trucs à eux. Dans le rap, c’est le même processus : tu reproduis ce qui existe, et ensuite tu cherches ton truc. C’est un peu une constante dans toutes les musiques, avant de trouver ton truc, tu passes par ce qui est déjà fait.
A : Pouvez-vous retracer votre parcours ?
T : [il réfléchit] En fait, c’est assez désertique… Notre parcours ? Une street-tape. [rire] En mixtape, on a fait “Bombattack” et “Coup de poker” ,de Juvenil. Et c’est tout.
C : J’ai commencé en 1995, avec un gros collectif de Luxembourg qui s’appelait MDM, les Maraudeurs de Minuit, en hommage à A Tribe Called Quest. J’ai fait mes armes avec ces gens-là, mais ça n’a pas trop évolué, vu que le rap n’est pas très développé au Luxembourg. Alors on a décidé de faire un groupe ensemble avec Taïpan : Opium. On faisait du rap juste pour le délire, tous les deux. Ensuite, on s’est mis avec un groupe de potes et on a créé Dreamthil. Mais ça n’a pas marché, on évoluait différemment. Donc on a fait Taïchi. Au niveau des projets, pour compléter ce qu’a dit Taïpan, j’ai produit le premier maxi de l’Etat-Major. On aussi participé à Max de 109… Sinon, on a des apparitions à gauche et à droite (album de Rachid Wallas, “Bootleg remixes 2″, EP de Dreyf, etc.).
A : Pourquoi avoir participé à Max de 109 ?
T : Skyrock, c’est un gros média. Donc à partir du moment où tu viens sans faire de compromis artistique, c’est intéressant.
C : On ne s’est pas ramené avec des faces B, on est venu avec nos sons. Pour nous, c’était tout bénéf’, c’était de la promo. Et c’était un kiff avant tout ; de toutes façons, on n’avait rien à gagner et rien à perdre : on est passé en repêchage de quelqu’un qui n’était pas venu. On n’attendait rien de ça… et dans le fond, on n’a pas eu trop de retours par rapport à ça. On en a même eu moins que pour un petit article de Groove qui parlait de la street-tape.
A : Pouvez-vous expliquer l’histoire avec Quentin Bachelet, à laquelle vous faites allusion ?
T : A l’époque, Nakk taffait sur son album chez BMG. La directrice artistique - qu’on ne va pas nommer pour ne pas la sortir de son anonymat légitime - nous demande si l’on veut faire rejouer une boucle bien grillée. On se dit : “C’est un truc de soul, ça peut sonner comme The Roots”. Présenté comme ils l’ont fait, c’était alléchant. Mais ce qu’ils ne disent pas, c’est que si tu fais rejouer le morceau par quelqu’un, il ne t’appartient plus.
C : Lorsqu’ils m’ont expliqué le truc, ils ont rapidement dû sentir que je n’avais aucune protection par rapport à ma musique. Je n’étais pas inscrit à la SACEM – toujours pas, d’ailleurs, mais ça, il ne faut pas que je le dise ! [rire] Donc ils ont compris qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient. Je devais être présent lorsqu’ils devaient faire rejouer le morceau, je devais avoir une avance studio, etc., mais finalement, ils ne m’ont jamais rappelé. Par la suite, j’ai compris que le morceau avait déjà été rejoué et enregistré par Quentin Bachelet.
A : Est-ce que vous avez un regret sur votre parcours ?
T : [imitant Booba] Pas l’temps pour les regrets. [rires] Tu n’a pas à avoir de regret à partir du moment où tu n’as rien fait de grand…
C : Moi, je dirais quand même ‘Showtime’, le morceau de Nakk pour lequel il y a eu l’histoire avec Quentin Bachelet. Sinon, notre premier maxi avorté, je ne vais pas dire que c’est un regret parce qu’il ne nous représentait absolument pas.
A : Que s’est-il passé avec ce maxi ?
T : Tout simplement le mix qui était inexploitable.
C : Et comme on avait déjà tout dépensé le budget - qu’on n’avait même pas -, on n’a pas pu se relever de ça. Mais même les morceaux ne nous plaisaient pas tant que ça. On a fait des erreurs de débutants, on n’est pas arrivé carré en studio. Le mauvais mix a achevé d’enterrer le projet.
A : Quel est votre meilleur souvenir lié au rap ?
C : Le jour où j’ai eu mon premier sampler S-01 entre les mains.
T : C’est impossible d’en choisir un. Même les souvenirs les plus pourris sont terribles tellement on a vanné dessus. [rire]
A : Il doit bien en avoir un…
T : Bon, alors, le passage à Skyrock, parce qu’on est bling-bling, t’as vu, c’était on-top-of-the-world-mother-fucker ! [rires] Non, niveau concert, le meilleur qu’on ait fait, c’était avec Dreamthil. A chaque fois on se disait que les concerts qui foiraient, c’était à cause du matos – c’était le sale alibi. Et on a fait un concert à L’atelier, une boite sérieuse, et qui avait un bon ingé. Le show était carré, les gens étaient là… Avoir les moyens techniques de faire un bon show, c’était kiffant. Et ça me touche parce que le live, ça reste l’essence du truc, encore plus aujourd’hui où tout peut être téléchargé.
A : Dans le morceau ‘Dans notre coin’, vous parlez de certains concerts qui n’ont pas du aussi bien se dérouler… La scène est une priorité pour vous?
C : On cherche d’abord à faire de la bonne musique. Et quand ça sera le cas, on essaiera ensuite de l’amener de la meilleure manière sur scène. Pour l’instant, on y va trop au feeling.
A : D’où vient le nom Taïchi ?
T : A la base, on avait un premier groupe qui s’appelait Opium. Et un film, “Taï-pan”, parlait de l’opium dans les colonies anglaises en Chine ; je me suis donc appelé Taïpan. CHI, à la base, s’appelait Don Chiaccherone - “chiaccherone” veut dire “bavard” en italien. Don Chiaccherone est devenu Chiaccherone, qui est devenu CHI. Et quand on s’est rendu compte qu’Opium était déjà pris, on a formé Taïchi, à partir de Taïpan et CHI.
A : Dans une interview que tu avais donné à RCT, tu avais notamment expliqué que le taï-chi était un art martial où l’on chassait ses propres ombres…
T : Une fois que tu as choisi le nom, tu réfléchis au truc : “C’est quoi le taï-chi ?”. Et ça tombait bien que le taï-chi soit un art martial où tu luttes contre tes propres ombres. Les gars font leurs gestes, mais le combat est à l’intérieur, ils essaient de chasser ce qu’il y a de mauvais en eux. C’est comme quand tu joues un partie d’échecs contre toi-même…
A : Et finalement, ça vous correspond, ce nom ?
T : On a vécu des scènes trop mystiques. Mouss [leur manager] me dit tout le temps : “T’es un gars trop détaché”. Un soir, vers une heure du matin, on était défoncé devant la télé, on tombe sur un truc de bouddhisme qui disait : “L’essence du taï-chi, c’est le détachement”. [CHI éclate de rire]
C : En fait, je crois que le délire taïchien, c’est la pyramide inversée… C’est-à-dire qu’on fait tout à l’envers. On trouve le nom et après on y met du sens. [rires] Les morceaux peuvent naître comme ça aussi.
A : C’est quoi Minimal Works ?
C : Je cherchais un nom pour pouvoir dire comme tout le monde : “Production de CHI pour …”. [sourire] Et le nom représente assez bien l’approche de Taïchi : travail minimal. [rires]
A : Quelle est la différence entre Ponds et Taïpan ?
T : Ponds, c’est Taïpan avant 23h. [rire]
A : Est-ce que le fait d’avoir longtemps travaillé en cercle fermé a finalement fini par construire ce qu’est Taïchi aujourd’hui ?
C : On se connaît si bien, du fait qu’on ait taffé autant de temps ensemble, que c’est très facile d’avancer. Si on ne se connaissait pas aussi bien, ça prendrait plus de temps.
A : “Alchimie parfaite, presque tactile”…
T : CHI, je le connaissais avant qu’on sache marcher. Quand t’es gosse, c’est des rapports assez physiques, tu te chamailles… Quand tu grandis, tu connais les gens, mais il y a plus de distance.
A : Ca joue dans votre manière de travailler ?
T : Je ne sais plus qui a dit : “Les amis, c’est les seuls gens avec qui tu peux t’engueuler”. A partir du moment où tu peux dire les pires trucs à l’autre et que tu sais qu’il sera là le lendemain, ça change tout.
A : C’est le meilleur contexte pour travailler ?
T : C’est le nôtre, en tous cas.
A : Quand l’un ou l’autre travaille avec des personnes extérieures à Taïchi, qu’est-ce que ça vous apporte ?
T : [silence] Quand tu travailles tout le temps avec un gars, ça devient presque instinctif… T’es chez toi, quoi ! [sourire] Quand tu poses sur la prod de quelqu’un d’autre, tu dois adapter ton flow. Quand tu fais un morceau avec quelqu’un d’autre, la moindre des choses est de le faire en présence de la personne, donc, les morceaux posés avec Rachid Wallas ou Kao étaient écrits ensemble. Et là, c’est un ping-pong, les idées fusent plus vite.
A : C’est enrichissant ?
T : Carrément. Par exemple, on a pris une claque avec la façon dont Rachid ambiance et interprète ses morceaux. Mario, il est là depuis longtemps, donc au niveau technique, il te donne une leçon parce qu’il est plus carré. Après, c’est la compétition, tu as envie de mieux faire. RJ, c’est autre chose, on le connaît depuis tout petit, donc, le morceau s’est fait plus naturellement.
C : Moi, les collaborations, ça m’amène à me prendre la tête autrement pour la personne, essayer d’aller dans une autre direction. J’aime faire des sons qui vont plaire à des personnes en particulier, en me disant : “Tiens, c’est pour Rachid”, parce que je sais qu’il aime bien cette couleur musicale. Je reste dans ma vibe, mais je pousse le truc le plus loin possible avec le gars. Ca arrive souvent que des personnes choisissent des sons que Taïpan n’aurait pas pris. Donc, oui, c’est enrichissant.
A : Vue votre situation géographique, avez-vous déjà travaillé avec des personnes étrangères ?
T : Oui, un petit peu avec des luxembourgeois, mais ce ne sont donc pas des étrangers pour CHI. Taïchi, c’est un truc né dans un désert…
C : On n’a pas coopéré avec des gens de l’étranger, mais, habitant au Luxembourg, qui est proche de la Belgique et de l’Allemagne, j’ai eu une petite influence de ce côté-là. La Belgique était plus proche, donc on était plus “impressionné” par tout ce qui sortait là-bas. Et l’Allemagne, par rapport au légendaire esprit hip hop… Les concerts, c’est des trucs de fou… mais ça sert à rien d’en parler, ça se vit. [rire] Bref, j’ai entendu des trucs de tous les côtés, donc, je pense que ça m’a influencé d’entendre autre chose.
A : Est-ce que ça vous intéresserait de travailler avec des personnes extérieures au rap ?
C : Carrément ! Quoique… En fait, c’est bizarre, parce que j’ai du mal à concevoir l’idée que l’on rajoute quelque chose à mon son, alors qu’il est fini à mes yeux. Il faudrait vraiment que dès le départ je sache que je ne dois pas tout faire. Je suis très difficile par rapport à ça. Taïpan m’a souvent proposé de rajouter des éléments, je ne voulais jamais. Donc, oui, si c’était sur un projet particulier… [il s'interrompt] Et encore… [rire] Le fait de ne pas connaître les notes, ça me limiterait déjà. Donc, je vais peut-être répondre “non”, en fait. Peut-être le jour où je saurais donner des indications précises, mais en attendant, non.
A : Quel a été l’accueil fait à votre street-tape ?
C : On ne sait pas… On a fait ça à l’arrach, les CD dans le sac à dos, on s’est démmerdé pour en mettre dans quelques villes. Ca a un peu tourné sur internet… Sur les 500 exemplaires, 450 sont partis. C’était bien de le faire pour tourner la page, pour mettre un terme à cette période d’égotrip, qui pour beaucoup symbolise Taïchi, mais qui ne nous ressemble pas complètement.
A : Et depuis, vous avez une idée de la direction dans laquelle vous allez ?
C : Franchement, je ne crois pas. Comme Taïpan le dit souvent, on fait le truc pour se faire plaisir avant tout. Tout part de là : d’un son qui nous fait kiffer, d’un thème qui nous fait délirer. On n’a pas de projet fixe en tête.
A : “Pas la peine de douter, l’album s’prépare” : c’est pour quand ?
T : [rire général] Euh, disons que tant qu’on en parle, ça veut dire qu’il arrive… Mais pas de date de prévue.
- CASCADE DE FLOWS ET DECRASSEUR DE RIMES… TAÏPAN -
A : Dans une interview pour The Last Mag, CHI disait que le name-dropping était votre “marque de fabrique”. Taïpan, est-ce qu’il n’y a pas une certaine facilité à utiliser ce procédé si souvent ?
T : Si. [rire] C’est une facilité artistique… que j’assume. Surtout que c’est bientôt fini.
C : Il y a un morceau de Nas où il raconte ce qu’il voit par la fenêtre. La fenêtre de Taïpan, c’est la télé ; ses comparaisons viennent de là et font tilt immédiatement. Par exemple : “Tes rimes frôlent le sol comme le tampax de Mimie Mathy”. [sourire]
T : Dans un texte, je dis : “Tu veux un 16 ? Ok, laisse-moi un laps d’une heure”. Et c’est vrai pour ce genre de texte. Mais après, il faut passer à autre chose.
A : Tu es particulièrement enclin à balancer des vannes sur les personnes que tu cites. Pourrais-tu me donner le nom d’une personne que tu admires particulièrement ?
T : Il n’y a pas UNE personne que j’admire. Même les gens que tu détestes, tu peux les admirer tellement ils ont de trucs à t’apprendre.
A : Tu admires tout le monde ?
T : Bien sûr ! Même mes pires ennemis. Oh, on est tous entrain de crever… Chacun ramène son truc et a sa part d’erreur, donc tu ne peux mettre personne en particulier sur un piédestal.
C : Même pas Jordan ?
T : [rire] Bon, Jordan, oui.
C : C’est marrant, tu arrives plus facilement à vanner les gens qu’à les mettre sur un piédestal, en fait…
T : Le truc, c’est : “Traite les autres comme tu aimerais qu’ils te traitent”. Les gens avec qui je m’entends le mieux sont ceux qui me disent les choses cash, qui me vannent sur mes faiblesses et mes erreurs.
A : “Les heures passent pas, et les années passent trop vite”…
T : On va recadrer le contexte : Taïpan, fils de prolo embourgeoisé. Comme beaucoup de personnes de ma génération : fils de prolo, mais avec des Nike au pieds. On habite dans un coin désertique. “Les heures passent pas, et les années passent trop vite”, c’est toutes les soirées où on n’a rien fait parce que c’était le désert autour. Il n’y avait rien. Le temps passait. Et on avait l’impression qu’il ne passait pas. Alors que si, trop vite, en fait, parce que quand tu te retournes, il y a trois ans qui sont passés, et tu n’as rien fait. Mais quand tu les as vécu, le temps ne passait pas. C’est juste ça.
A : Quelque part, ce n’est pas beaucoup plus gai que le rap français que tu dis ne pas écouter sans antidépresseurs…
T : Après, ça dépend comment tu en parles. Le constat est comme il est, mais tu peux y mettre les formes. La musique est juste faite pour que tu apprécies un truc, que tu kiffes en écoutant, sinon, tu lis un bouquin, tu fais quelque chose de plus rigoureux. Donc, si la scène décrite n’est pas trop gaie, si c’est un moment où tu t’es fait chier, tu essayes de la magnifier. Même s’il le truc reste ce qu’il est, au final. Tu essayes de le rendre bien, artistiquement parlant.
A : Le morceau ‘Descend de mon nuage’, qui arrive à la fin de la street-tape, tranche un peu avec les premiers morceaux plus légers, l’ironie y est moins “marrante”…
T : Le but de ‘Descend de mon nuage’ n’était peut-être pas de faire des phrases marrantes… Par exemple : “Faites un cadeau à vos gosses : ne les mettez pas au monde”… Tout le monde est pareil et a envie d’avoir des gosses. Mais quand tu vois ce qui se passe, tu te demandes dans quoi tu va le jeter.
C : Tout le texte est basé sur ça, dans le fond. “Mère Nature est maquillée comme une vieille pute”, c’est pareil : tu parles de quelque chose de beau à la base, qui s’est transformé en quelque chose de négatif.
T : Mais en tous cas, c’est pas des réponses que je donne, là… Le rappeur, il a le beau rôle, il se contente de faire des constats. Il n’y a strictement aucune réponse dans ‘Descend de mon nuage’.
A : Est-ce que c’est possible de faire passer ça dans le rap, qui est une musique qui tend à donner l’impression d’asséner des affirmations ?
T : “Donner l’impression”, ça signifie que c’est le gars qui t’écoute qui interprète. A partir du moment où tu as fait le truc, il ne t’appartient plus, et encore moins les interprétations qui en sont faites. Je disais tout à l’heure que chacun a sa part d’erreur, aussi bien moi quand j’écris un texte que quelqu’un d’autre quand il va l’écouter et le comprendre à sa façon. Il ne faut pas se plier à ce que l’on écoute, il faut avoir un point de vue dessus. Le gars qui te parle n’a aucune vérité à te dire, pas plus que d’autres en tous cas. Il ne faut pas tout le temps être dans l’approbation.
A : “On n’aime pas les merdes et les mecs du net qui keystylent” : pourquoi ?
T : Vu que les textes ne restent que de l’écriture, ce n’est plus du rap, tout simplement.
A : Et en quoi ça te pose un problème ?
T : [il réfléchit longuement] C’est vrai dans le fond… [pause] Enfin, c’est juste que… [nouvelle pause] Je ne sais pas en fait…
A : Pourquoi y avoir participé ?
T : Là, je t’avoue, c’était un truc un peu con. Un sursaut d’orgueil, en toute honnêteté. Parce que, tu vois… [il s'interrompt] Non, sursaut d’orgueil, point.
A : Es-tu ouvert à des propositions de clash ?
T : Oui ! Je me suis déjà retrouvé face à des mecs que je respecte. Donc, c’est pas toujours évident. Après, forcément, tu as toujours moyen de vanner… Mais le freestyle me plait, c’est marrant. Même si je peux me faire péter cinquante fois par plein de mecs, hein… Mais ça reste bien.
A : CHI annonçait récemment qu’il n’y aurait plus d’égotrip chez Taïchi, comme si c’était une tare. Vous avez hhonte de cet aspect-là ?
T : L’égotrip te permet surtout d’évoluer techniquement. Mais, comme je te le disais tout à l’heure, à partir du moment où tu essayes de faire un album cohérent…
A : Des rappeurs américains ont bâti des carrières entières sur de textes sans fond…
C : Oui, mais quand on a la capacité de faire autre chose…
T : Oui, enfin, ça, on ne sait pas trop, hein… Mais en tous cas, c’est vraiment la cohérence d’un album qui nous intéresse, aujourd’hui. Faire un enchaînement de punchlines, c’est marrant, mais on veut passer au niveau au-dessus. Donc soit tu fais un truc cohérent, soit tu utilises l’égotrip de manière plus pertinente, en essayant de la mettre en scène.
C : La street-tape réunissait des morceaux faits entre 2001 et 2003, pour montrer qui on était. Dans le fond, ce qui est dommage, c’est que les gens n’ont retenu que le contenu égotrip, sans forcément faire attention aux quelques textes où il y avait un thème. Donc, l’égotrip, c’est pas une tare à mes yeux, c’est simplement que je trouve dommage qu’on ne retienne que ce côté-là, alors qu’on veut aussi faire autre chose.
A : Taïpan, est-ce qu’il y a des directions particulières dans lesquelles tu t’engouffres pour essayer d’avancer ?
T : Mais en fait, quand tu t’engouffres, tu ne sais justement pas où tu vas… A la base, le truc, c’est qu’il faut qu’il y ait une évolution apparente à chaque fois que j’arrive avec un morceau. Si ce que tu as fait te saoule, ça te force à évoluer. Après, dire que c’est bien ou non, ça ne t’appartient plus.
C : Le texte précédent, tu le trouves toujours moins bien que celui que tu vas faire, non ?
T : Oui… Je commence à éviter l’égotrip, parce que ça va cinq minutes… C’est bien pour évoluer techniquement, mais sur un album… A la rigueur, si c’est un égotrip à thème, ça passe. Il faut que ça vive, qu’il y ait des images, qu’il y ait plein de thèmes, que ça soit cohérent du début à la fin.
A : Un album entièrement égotrip, ça serait ultra cohérent… Plus cohérent que quinze thèmes différents, en tous cas…
T : Oui, mais les quinze thèmes peuvent se parler entre eux. C’est ça l’objectif, de faire un truc où tout se parle, de A à Z. Pas faire quinze morceaux mais un album, c’est ça le plus dur à faire.
Fléau [animateur radio de RCT] : Par rapport au combat des ombres, dans les textes de Taïchi, en l’occurrence surtout ceux de Taïpan, on a souvent une excision vocale de ce que sont les gens de manière sociétale ; c’est toujours exposer l’ombre d’autrui, et jamais celle de Taïpan, ni surtout Taïpan lui-même. Est-ce une volonté de te préserver ou simplement de montrer au plus grand nombre ce qu’ils sont sans passer par un exemple particulier ?
T : [prenant son temps] J’ai juste envie de te dire que… ça va venir. [éclats de rire de CHI]
- L’EBOLA POUR LES BEATMAKERS A LA TRAÎNE… CHI -
A : CHI, dans quelle mesure es-tu impliqué dans les textes de Taïpan ?
C : Je n’ai pas une implication directe sur ses textes. Parfois on parle du thème de base et il part dessus, d’autres fois il arrive lui-même avec un thème et je vois l’atmosphère qui pourrait coller… et c’est là qu’on s’engueule souvent ! J’ai surtout l’œil du producteur, en fait, pour que la musique sur laquelle il pose soit la bonne. Dans un film de boules, tu mettrais un morceau folklore allemand, ça ne marcherait pas. [sourire]
A : Est-ce que ça t’est arrivé de lui demander de modifier un texte ?
C : En tous cas, il ne l’a jamais fait. [rire]
A : Donc, tu as déjà eu envie que Taïpan modifie un truc ?
C : Oui. Par exemple, sur ‘Ce matin’, il dit : “J’suis heureux pour les Twin Towers”, qui à la base était : “J’suis PRESQUE heureux pour les Twin Towers”. Mouss l’a poussé à enlever le “presque”, mais moi je voulais le garder.
A : Inversement, comment est-ce que toi, Taïpan, tu interviens sur ses prods ?
T : C’est du martèlement psychologique constant. [éclat de rire] En 1997, je lui disais : [il prend une voix aiguë] “Hey, il faut faire des breaks dans les sons”, “Faut changer l’instru !”, “Faut mettre des basses”. [rire]
C : Taïpan est un rappeur très casse-couilles et très technique. Et ça m’a forcé à pousser mes rythmiques, mes groove, ma batterie, mes idées sur les samples, etc., le plus loin possible, pour que lui soit à l’aise sur un beat. Donc, aujourd’hui, si j’ai une patte particulière, c’est parce qu’il m’a forcé à faire ça.
T : Attention, c’est pas encore fait, tu ne l’as pas encore ta patte… [éclat de rire de CHI]
A : Qu’est-ce que c’est un rappeur technique ?
T : Un rappeur technique, c’est un rappeur qui va te faire : “Ouais, machin”… Alors que le rappeur pas technique, il va te faire : “Ouais, machin”… mais il est pas technique. [rire] Non, en fait, c’est quelqu’un qui va être juste dans les notes. Sans chanter, il va s’adapter musicalement et rythmiquement à l’instru.
A : Comptez-vous faire du rap jusqu’à 80 ans ?
C : Ah oui, carrément, je me démerderais avec un sampler toute ma vie. Rapper non, par contre. Je n’ai pas la plume. Je kiffe rapper, dégager un truc au micro, le côté énergique que je ne retrouve pas forcément quand je fais une prod. Mais le temps que je prendrais pour écrire un texte, je préfère le prendre pour faire un son. Je pense que je rapperais très peu sur l’album.
A : En quoi est-ce un avantage de rapper et de produire ?
C : Pete Rock, rien qu’à sa voix, il amène un flow, une ambiance, même s’il ne rappe pas forcément comme un ouf. Primo, il peut t’enflammer un truc, il a trop la patate. Un producteur qui rappe peut peut-être mieux sentir le truc qu’un rappeur. Quand j’essaye de mettre un petit groove spécial pour que Taïpan puisse se lâcher un peu, je peux essayer moi-même, même si c’est du yaourt, juste pour voir si ça pourrait marcher.
A : Tu es DJ ?
C : Non. Mais je l’ai été.
A : Là aussi, ça t’a apporté quelque chose pour la production ?
C : Franchement, je regrette de ne pas l’être, pour pouvoir ajouter des cuts à mes prods.
A : Pourquoi avoir arrêté ?
C : Acheter des disques de rap en plus des disques de soul et de jazz, c’est impossible. C’est pas gérable. C’est la seule raison, parce que je kiffe trop.
A : En quoi les machines sur lesquelles tu travailles déterminent le son que tu produis ?
C : J’ai quelques machines, dont certaines ont des fonctions qui ne marchent plus, donc je ne les utilise plus forcément. Pour toutes les prods que j’ai fait dernièrement, j’ai utilisé la MPC 3000. Au début, j’avais la S-01, ensuite je me suis acheté la MPC 2000 normale. J’ai voulu faire quelque chose d’autre, donc, j’ai acheté une S-3000, qui ne m’a pas plu. Donc, je me suis racheté une MPC pour le grain. La MPC, c’est une boite à rythme, donc pour rajouter des trucs composés, c’est pas évident, ça sonne moins bien. Des samplers en rack, ça permet de pousser le truc plus loin. Mais je suis dans un état d’esprit où je veux obtenir le maximum de trucs avec la MPC, et j’évoluerais ensuite avec une autre machine.
A : “Les DJ mixent des CD, moi j’rembobine ma cassette”. En tant que producteur, est-ce tu ne dois pas faire preuve de plus d’imagination lorsque tu as peu de matériel ? Pour formuler la question à l’envers, est-ce le fait d’avoir des machines de plus en plus performantes n’a pas tendance à moins stimuler le producteur ?
C : Carrément. Je suis largement plus feignant qu’à l’époque où j’essayais de faire une copie cassette avec une caisse claire isolée d’un morceau de Black Moon sur laquelle je superposais d’autres trucs. J’avais sûrement plus d’idées quand j’avais un sampler avec lequel je devais appuyer sur un bouton pour tenir la boucle de batterie tout en ajoutant un sample par dessus à l’arrach’. C’est clair que je devais beaucoup plus innover qu’aujourd’hui, où je sais comment créer le truc ; tu as déjà un schéma déjà bien carré dans ta tête, tu sais que tu vas mettre la caisse à tel endroit, et tu vas donc moins chercher d’autres idées.
A : Par conséquent, est-ce que ça serait te rendre service – artistiquement parlant, hein – que de venir chez toi et de péter tout ton matériel ?
C : [long silence, pendant que Taïpan commence à rire doucement] Ah la vache… [nouveau silence]
T : Il vient de te niquer comme une salope, là… [rire]
C : Carrément… [rire] C’est chaud comme question… [silence, puis il s'exclame] La vache, quelle question ! Vas-y, mets pause ! [rire] Non, sérieusement, je veux répondre correctement à ta question, laisse-moi le temps d’y réfléchir. [réponse plus loin]
A : “CHI, concepteur de hits intemporels”. De quelle production es-tu le plus fier ?
C : Je suis super satisfait de la prod du morceau avec Kao, ‘T’as pas idée’. Mais sinon, surtout des trucs qui ne sont pas encore sortis, en fait.
A : Tu fais des remixes ?
C : J’ai un projet de remixtape… de remix-CD, en fait, “The soul food remixes”. [sourire] Au départ, je remixais surtout des trucs récents, mais j’ai finalement préféré remixer des artistes qui m’ont marqué. C’était vraiment un défi de surpasser une instru que j’ai parfois plus kiffé que le morceau en lui-même. Quand j’écoute du rap, je m’intéresse surtout à la musicalité de la chose, le flow, la personnalité du mec, la prod… Donc, c’était la vibe des morceaux qui m’intéressait.
A : Il sort quand ce projet ?
C : [sourire pas convaincu] Janvier ou février [l'interview a lieu en novembre 2004].
A : Est-ce que tu aurais envie de produire un album instrumental ?
C : Oui, j’aimerais bien toucher à tous les horizons de la production, comme un MC qui va essayer d’aborder tous les thèmes possibles.
- LE JOUR OU CHI REPONDIT A LA QUESTION -
[Le lendemain]
A : Je répète donc ma question : est-ce que ça serait te rendre service – artistiquement parlant, hein – que de venir chez toi et de péter tout ton matériel ?
C : Non, parce que ça me ferait chier, quand même. [rire] Ca me plait de pousser le plus loin possible une machine, de ne pas avoir à se concentrer sur trois machines qui ont des systèmes d’exploitation complètement différents et qu’on utilise toujours à moitié sans connaître tous les paramètres. Je suis sur MPC : même s’il y a certaines limites, tant que je ne la connaîtrais pas par cœur, je ne crois pas que je me lancerais à taffer en plus avec une deuxième machine… même si j’ai envie de le faire. Un gars comme Madlib, parce qu’il n’a pas eu trop de machines a réussi à avoir une texture sonore plus organique, qui l’a fait reconnaître. Avec peu de moyens, tu arrives plus facilement à trouver ton son. Mais ça dépend aussi de ce que tu veux faire comme son. Si tu veux faire une musique à grain, avec une sonorité bien spécifique, tu vas chercher à connaître à fond la machine qui te plait le plus. Ceux qui veulent faire un son à la Jay Dee, ils vont plus être sur du 12 bits, avec un S-950 pour les basses… Alors qu’un mec comme Sulee B., qui voulait faire des grosses prod à l’américaine, il était obligé de se procurer tous les synthés à la mode.
A : Aujourd’hui, tu aurais la patience de retravailler avec ton matos du début ?
C : Oui… en poussant le truc encore plus loin. Parce qu’ayant acquis quelques techniques et un peu d’assurance par rapport au beat et à la manière de travailler le sample, j’utiliserais encore plus le matos. Bon, pas les cassettes [rire] mais le S-01, oui. “Qu’est-ce qui fait marcher les sages ?”, que j’avais grave kiffé à l’époque, avait été entièrement fait à la S-01. C’est la preuve qu’il y avait moyen de faire plus que ce que j’en faisais à l’époque.
A : En quoi ta manière de travailler a-t-elle évolué ?
C : Plus de cohérence entre les samples que j’utilise… Plus de précision dans le choix des samples, dans le groove des rythmiques, dans le jeu de basse. Je pense que j’arriverais toujours à être plus “performant”… enfin, plutôt plus agréable à l’écoute. En fait, c’est l’homogénéité du son qui s’améliore. Ce qui m’importe le plus, c’est la couleur. Et moi, je cherche un son ni entièrement aseptisé, ni complètement crade : un son medium, qui peut être écouté aussi bien par les head-banger que par le public plus large. J’aimerais bien trouver mon truc à moi.
A : Ce n’est pas encore le cas ?
C : Non… Je passe mon temps à me remettre en question. Pour moi, le must, c’est un gars comme Hi-Tek, qui a su amener le patate d’un Primo avec encore plus de musicalité dans le choix des samples. Arriver à ça, ça me plairait. Et c’est là où pomper n’est pas vraiment pomper : en ajoutant ton grain de sel, ça donne quelque chose d’autre, qui au final te ressemble plus.
A : Que ça soit dans le rap ou dans la production, quels sont les champs d’évolution ?
C : Pour moi, comme pour chaque producteur, c’est le son des caisses, le son du sample, le grain, la couleur musicale en elle-même… Aller chercher les samples un peu plus loin, même si on préfère souvent prendre ce qui est déjà acquis et le rechanger. Chercher de nouvelles textures, de nouvelles sonorités. Pousser le truc plus loin, essayer avant de créer son propre style pour qu’il soit reconnaissable.
A : J’ai l’impression que plus un producteur explore le monde de la musique, plus il a tendance à décortiquer tout ce qu’il entend, mais aussi à perdre un peu de la capacité à entendre un son comme un tout…
C : Je l’attendais cette question ! Je suis fan du magazine Scratch, j’ai attendu ça toute ma vie et sur votre site, les interviews de producteurs, je les ai bouffées ! Je les ai lues et relues, et à chaque fois, je bloquais sur cette question (”Arrives-tu à écouter des disques en entier sans y chercher, même inconsciemment, de la matière à sampler ?”). Aujourd’hui, moi, je me force à ne pas décortiquer, à prendre le morceau comme il est. C’est pour ça que j’arrive de nouveau à kiffer des trucs de rap que je n’aimais plus forcément, parce que je me disais : “Ah ouais, mais la caisse claire, elle est pas bien”, “Le charley est trop fort”, etc. J’essaye de faire abstraction de tout ça, comme à l’époque où je ne connaissais rien, pour justement kiffer encore plus. Et j’y arrive doucement. Déjà, j’essaye d’arrêter d’employer tout le temps le mot sample : j’apprends à dire “ce morceau de soul”, et non “ce sample de soul”. [rire] Je recherche cette naïveté, cette fraîcheur… Je ne veux plus écouter les morceaux de manière blasée en disant : “Ouais, les trois premières secondes sont bien, après c’est de la merde”. Je veux écouter le morceau une fois, deux fois, trois fois, essayer de le comprendre avant de le décortiquer. Et ensuite, de décider d’en faire quelque chose ou non.
A : Quelle est la question que tu aurais aimé que je te pose ?
C : [silence] Je ne sais pas… Tiens, celle-là, c’est une bonne question… [rire] Non, en fait, celle d’avant, vraiment… Parce que, sans prétention, quand je lisais les réponses d’autres producteurs, je trouvais ça trop classique, le fait de vouloir tout décortiquer. Je pense vraiment qu’il faut essayer de sortir de cette habitude. Et donc, ça me fait plaisir de pouvoir y répondre, à mon tour.
A : Tu essayes aussi de moins décortiquer ce que font les rappeurs ?
C : Oui… Parfois, il faut simplement prendre les mecs comme ils viennent, au lieu d’essayer de chercher les petits trucs qui ne vont pas. C’est relou d’aller chercher trop loin, alors que le gars exprime juste sa vision des choses. Tu dois le prendre comme il est, comme il rappe.
A : Est-ce que c’est le public des concerts donne cette impression d’analyse constante ?
C : Je ne suis pas souvent allé à des concerts… mais en Allemagne, ce n’est pas absolument pas le cas. Par exemple, pour le concert de Masta Ace, les deux cents personnes qui étaient là rappaient ses textes en même temps que lui alors que l’album n’était pas encore sorti ! Ca calme tout de suite… Alors qu’à Paris, j’ai pu voir quelques concerts où il y avait des personnes plus en retrait, les bras croisés. Je crois qu’on est devenu trop technique dans notre écoute. Peut-être parce qu’on nous propose trop de trucs, je ne sais pas… Et plus le niveau va monter, plus on va être pointilleux. En même temps, aux Etats-Unis, ils prennent les choses comme ça vient. Harlem aurait été bien mieux accueilli aux Etats-Unis, à mon avis…
A : Est-ce que tu t’imposes des limites dans le choix de tes samples ?
C : Oui, dans le fond, j’en ai. Même si elles sont assez larges, je me limite sur certains points. Par exemple, je ne sample que certaines années, parce que c’est le son d’une époque qui me plait le plus. Vu que je reste sur des périodes fin des années 60 / début des années 70, je pioche là où la musique était la plus intéressante à cette époque : soul, jazz, rock… blues aussi : ‘Ce matin’, sample de B. B. King. Au niveau du support, c’est CD ou vinyle. Mais le grain de vinyle a quelque chose de plus, que tu ne retrouves pas si tu samples du CD. C’est de l’analogique, donc, tu as ce petit craquement, cette chaleur qui est caractéristique du rap. Que ça soit grillé ou non, je m’en fous. J’adore même prendre des vinyles qui contiennent des samples qui m’ont plu à une époque, et essayer de retaffer un autre moment voire le même d’une autre manière. Je n’ai pas forcément une grosse collection de vinyles, mais je kiffe aller dans des magasins de vinyles. Sur le net, il y a des mecs qui me grillent cent fois parce que c’est beaucoup plus facile de retrouver les trucs, et je suis à la ramasse par rapport à eux, mais je kiffe. Je me rachète même des vinyles sur lesquels il y a des samples que j’ai cherché à avoir toute ma vie, pour les écouter et les décomposer. Dans la production, il y a souvent des modes. Et aujourd’hui, tout le monde peut devenir “digger”.
A : As-tu l’impression qu’il y a un retard en France au niveau des productions ?
C : Non, pas vraiment. Il y a beaucoup de gars qui ont réussi à “pomper” tout en trouvant leur couleur par la suite. 20Syl, par exemple, qui avait ce côté-Primo, arrive à faire des sons que tu reconnais. Mehdi, pareil, il a complètement amené son truc. J’aime plein de producteurs. Dans notre coin, Skeezo, Teebow, Vincenzo… Je trouve que tout le monde a quelque chose. En fait, la nouvelle génération de producteurs est super intéressante, les kiffeurs hip hop mélomaniaques [sourire], les Jee 2 Tuluz, Defré Baccara, Astronote de Nautilus Records, etc. Des gars qui ont kiffé le rap, et qui ont réussi à faire leur truc par la suite. Et c’est pareil pour les rappeurs, il y a une vraie fraîcheur dans ce qui sort.
Par Aspeum, le 20 mars 2005. Lien: Abcdr Du Son