Itw Dreyf pour rapHARDCORE (08-2005)
On ne sait pas trop à quoi s’attendre avant une interview avec Dreyf, tant le personnage est intriguant. Une fois rencontré on découvre un homme souriant, humble mais intransigeant et surtout, lucide sur tout un tas de choses. Entretien avec un artiste doué qui fait beaucoup parler de lui depuis quelques mois.
Entrons dans le vif du sujet, pour un premier projet pourquoi avoir choisi le format EP et non pas Maxi ou LP ?
Dreyf : Tout simplement parce que je ne me sentais pas prêt pour sortir un album. Ca faisait un moment que je rappais, je voulais passer à l’étape supérieur mais sans griller les étapes justement. Faire un album histoire de marquer le coup, ça m’intéresse pas du tout, le jour ou mon album sera dans les bacs c’est qu’il y’aura une certaine attente. Là je débarquais de “nulle part” comme on dit. Mais j’avais quand même envie de m’exprimer au-delà de deux titres en maxi vinyle donc un EP sept titres me semblait être le bon choix.
Et pourquoi sept titres ?
Dreyf : Parce que c’était ces sept thèmes là que j’avais envie d’aborder pour mon premier projet, tout bêtement. Je le sentais comme ça, pas besoin d’ajouter des titres histoire de. C’est de la musique, donc un gros pourcentage de feeling et de ressenti.
Pourquoi avoir intitulé le projet Son D’Automne ?
Dreyf : J’avais fais un titre - avant même d’avoir envisagé la conception d’un EP - que j’avais nommé Catharsis, et dans ce morceau je dis à un moment “ma musique est un son d’automne” ou quelque chose comme ça. Je ne sais plus ça date un peu. Quand j’ai commencé à plancher sur le EP, ce titre m’est venu directement à l’esprit. C’était parfait, ça sonnait bien et c’était dans l’esprit de l’ambiance que je voulais donner à mon projet. Et au moins, personne ne pourra dire que j’ai pris les gens de court, le titre veut tout dire [rires].
Oui, et c’est d’autant plus renforcé par la pochette…
Dreyf : En effet. C’était un travail de longue haleine qu’on a effectué avec Omen Graphizm. Long mais clairement pas fastidieux. Enfin peut être pour lui ça l’était [rires] moi je ne faisait que donner des idées, des lignes directrices et approuver ou pas le boulot. Mais bon disons que les premières maquettes ne sont pas très différentes de l’aspect final, il a su cerner l’essence du projet très rapidement et il l’a très bien retranscrit graphiquement.
Peut tu nous parler du morceau titre ? Notamment l’idée du décalage entre le beat et ce que tu dis dans le morceau.
Dreyf : Heureux que tu aies relevé ça déjà. Je suis très contant d’avoir eu l’idée de faire un certain décalage entre le son et le texte. Un texte qui de prime abord parle de choses finalement assez tristes, assez noires… [Quelques instants de réflexions] C’est vraiment un morceau adressé à mes parents, je parle d’eux et de ce que j’aimerais être pour eux, à leurs yeux. Clairement si aujourd’hui je fais de la musique, que je poursuis des études etc. c’est par respect pour eux, l’éducation de ma mère, leurs sacrifices, et rien faire de ma vie ou foutre la merde ça serait leur cracher à la gueule et ça c’est pas possible. Seulement je ne voulais pas dire ces choses en couinant sur du violon, ce n’est pas ça que je voulais dégager mais du positif. Le son Jazzy de Defré était parfait pour ça.
Defré Baccara qu’on retrouve à quatre reprises sur le disque.
Dreyf : Grave. [rires]
Pourquoi avoir choisit de travailler une majorité des sons avec lui ?
Dreyf : Parce qu’il défonce. Parce que le mec à mon âge et qu’il a un talent monstrueux, qu’il arrive à te faire vivre des samples comme-ci c’était des instruments live, il a beaucoup de talent. Puis ses sons collaient parfaitement à l’univers que je voulais installer, encore une fois très organique et très vivant, chaud. Ceci dit je trouve CHI, K-Tharsis et Lartizan tout aussi talentueux, ça va sans dire, c’est le taf de ces quatre concepteurs qui a fait du EP ce qu’il est, même si Defré Baccara se charge de la majorité des beats.
A ce propos je crois que tu as eu beaucoup de retombées grâce au morceau “Des Ménages” produit par K-Tharsis, je me trompe ?
Dreyf : C’est le morceau que j’ai fais tourner en premier, y’en a qui disent le “single” mais bon il a pas tant tourner en radio que ça donc… [rires] mais oui je pense que si autant de personnes se sont intéressée à mon projet c’est grâce à ce son qui a plus ou moins fait l’unanimité. Beaucoup grâce au son de K-Tharsis, il faut le dire.
C’est aussi un morceau sur lequel beaucoup peuvent s’identifier…
Dreyf : Oui voilà je pense aussi. En fait ouais ce morceau a beaucoup joué en ma faveur je crois. Du fait qu’il me présente en quelques sortes, ce qui fait que les auditeurs peuvent s’identifier ou pas, assez rapidement à ma musique. La chance c’est qu’apparemment mon parcours et les choses dites dans le morceau parlent à la majorité et c’est vraiment cool.
Pourquoi avoir choisit d’inclure un sample de George Moustaki en guise d’introduction à “Des Ménages” ?
Dreyf : Pour ce qu’il dit dans son morceau : “avec ma gueule de métèque, de juif errant de pâtre grec”… Je suis d’origine gréco tunisienne et j’ai été élevé dans le judaïsme. Quand j’ai entendu ce morceau pour la première fois à la radio je me suis dit que ça rejoignait un peu ce que je disais dans Des Ménages, le terme “juif errant” tout ça… C’était un délire, un détail. Mais c’est ce genre de détails anodins qui procurent à un disque son caractère et sa personnalité je trouve. Prend l’album Après L’Orage des Sages Poètes, t’as une boucle de l’instru du dernier morceau qui revient à deux ou trois reprises durant l’album, ça sert d’interlude un peu. Ca sert aussi strictement à rien mais ça donne une touche en plus, un petit quelque chose. Voilà, là c’était un peu ça, une pierre à l’édifice.
J’aimerais parler un peu de “Les Gens”. Comment est venue l’idée de la structure du son, ainsi que l’idée du featuring ?
Dreyf : L’idée de la structure était de CHI, le concepteur du son donc. Il m’avait proposé cette structure là et je trouvais ça super bien foutu, très dynamique… Pour l’idée du featuring c’est assez simple, je suis fan de ce que fait Nga Fsh et j’avais envie de bosser avec. j’ai eu la chance d’avoir un pote qui le connaissait… Enfin, qui l’avait interviewé et qui donc avait son contact. Je l’ai contacté pour lui proposer cette collaboration, je lui ai fait écouter mes sons, le beat de CHI et pour lui c’était tout bon. On fait deux 16 mesures chacun plus un refrain en commun, et malgré que le morceau se soit fait de manière interposée, qu’on ne parle pas la même langue, je trouve qu’il y’a une très bonne osmose qui se dégage de ce titre. Je compte l’inviter à nouveau sur mes futurs projets, si bien sûr il est disponible vu que lui et sa clique sont toujours actifs et sortent pleins d’albums tous les mois [rires], et cette fois-ci qui sait, peut être le morceau se fera sous le même toit en région parisienne ou en californie.
Même question pour “Quand J’m’évade” produit par Lartizan, comment est venue l’idée de l’outro ?
Dreyf : A deux. La collaboration la plus étroite s’est faite avec Lartizan. Il m’a filé un paquet de conseils concernant mon texte et j’ai donné un paquet d’idées pour le son. Tu sais quoi, J’ai dis “à deux” mais c’est “à quatre” parce que Jahno et DJ Metodh ont contribués au morceau de manière non négligeable. Et pourquoi une si longue outro à l’intérieur d’un morceau ? Parce que je ne voulais pas que ma voix clôt le disque, j’ai pas fini de raconter ma vie, je commence à peine [rires] je voulais laisser parler la musique, la laisser vivre. Ouais “vivre” est le terme exact, vu le nombre de variations que Lartizan et Jahno ont inclut, les scratches de Metodh… Le son “vit”.
J’ai trouvé qu’il y avait parfois un manque d’intelligibilité dans ce que tu dis, souvent à cause de l’articulation de certains mots. Je m’en suis rendu compte eu feuilletant le livret en fait. On te fait souvent ce reproche ?
Dreyf : On me le faisait à cette époque oui. Enfin c’est surtout Lartizan qui m’a beaucoup reproché ça et il a eu bien raison. Aujourd’hui on me le reproche plus parce que je ne fais plus certaines erreurs que j’ai pu faire par le passé. Je pense avoir assimilé le concept des pieds et des syllabes donc aujourd’hui clairement le flow est plus performant. Je dirais même qu’il met plus en valeur les textes.
Tu dis dans “Quand J’m’évade” : “Ce qu’est nase dans mon mal aise c’est qu’il ne projette que le négatif en faisant l’impasse sur le reste”, tu te trouves un peu trop défaitiste ?
Dreyf : Bah ouais ma gueule Dreyf est triste [rires]. Nan plus sérieusement oui je me trouve un peu trop défaitiste, que ce soit dans la vie ou dans mon Rap. J’y remédie dans les deux cas mais c’est pas toujours évidant. Comme je dis juste après cette phrase justement : “les rêves passent et se succèdent puis meurt dans un murmure” et de ce fait c’est souvent difficile de positiver. Donc bon tu mets ton masque, ton “happy face” histoire de te bouger le cul au quotidien mais au fond les seuls moment ou t’es vraiment heureux c’est quand tu fais ce que tu as envi de faire quand tu a envi de le faire. Ca parait con mais c’est une chose rare. En ce qui concerne le Rap, j’essaie d’aborder d’autres terrains - tout en gardant ma personnalité - histoire de ne pas stagner. Mais bon peu importe le style de morceau que tu fais, le thème, si tu restes toi-même à chaque fois ta personnalité reste intacte c’est évident. Du fait qu’on a tous plusieurs facettes à notre personnalité ça devrait se retranscrire sans problème dans son rap je pense.
“Car on a beau se lever le matin y’a toujours une bonne excuse pour éviter les contraintes mais bon au final elles s’usent”. Je trouve que ce genre de discours est très rare dans le Rap français, dans lequel on a tendance à toujours mettre la faute sur les autres.
Dreyf : C’est pas propre au Rap français ça, mais plutôt aux êtres humains. C’est très difficile de se regarder dans la glace en étant intransigeant avec soi-même, en ayant du recul. Personnellement je suis plutôt du genre à voir ce qui ne va pas chez moi avant d’aller voir ce qui pue chez mon voisin. De toute façon je suis plutôt dur avec moi-même en général, ça m’évite de me reposer sur mes lauriers et me manger les grosses gifles que la vie a tendance à offrir de temps en temps.
Le thème des femmes revient souvent dans ta musique. Dans “Des Ménages”, dans “Lacérations” et même dans le morceau “Son D’Automne” quelque part…
Dreyf : Oui c’est vrai. C’est d’autant plus vrai parce que justement j’écris pas mal de textes en ce moment sur “les femmes”, des petites histoires comme ça, du “storytelling” comme on appel ça… Je me suis fais la remarque pas plus tard qu’hier. Je dirais que mon expérience dans la vie a fait que j’ai rencontré pas mal de femmes et parmi leurs histoires certaines ont du me toucher. C’est pour ça que ça se retrouve dans mes textes, je parle de ce qui me touche, des sujets qui me viennent naturellement à l’esprit. D’où Lacérations…
D’ailleurs, Le sample de Method Man à la fin du morceau Lacérations justement, pourquoi avoir samplé ces trois mots : body, mind, soul ?
Dreyf : On voulait sampler également un passage d’Ali quand il dit “du corps, de l’esprit et de l’âme” mais musicalement ça ne collait pas. Super dommage d’ailleurs mais bon tant pis. Donc en fait, ça aussi ça rejoint les petits détails dont on parlait tout à l’heure. En gros il y’a trois types de lacérations dans le morceau. Le “corps” c’est la femme divorcée qui travail dur tous les jours pour nourrir ses mômes… Tu remarqueras que les gens qui ont travaillé dur toute leur vie ont des marques de vieillesses assez jeunes, leur peau se creuses, les rides… Donc c’est dans ce sens que je dis “lacérations du corps”. L’esprit c’est le deuxième couplet, la petite fille qui se fait violer par son beau père. Je me dis qu’une expérience pareille ne peut que te faire perdre l’esprit quelque part, te marquer à vie, ça reste une plaie béante à jamais même si c’est dans ton subconscient. Le troisième couplet est assez explicite.
C’est le moins que l’ont puisse dire !
Dreyf : Bah oui ça sert à rien de tourner autour du pot. [rires]
Des clips sont-ils prévus pour cet EP ?
Dreyf : Oui, le clip de Quand J’m’évade c’est pour bientôt, Octobre si tout se passe bien. Ca va être classique mais propre et efficace. C’est surtout pour avoir de la vidéo à proposer aux gens, pour donner envie aux curieux de se pencher sur le disque. A côté de ça un court-métrage autour du morceau Lacérations est en cours de préparation. Ce sera tourné avec du matos pro, des acteurs pas nécessairement “professionnels” mais à qui je trouve un talent de comédien… L’histoire retracera les anecdotes des trois couplets et je ne jouerais pas un “rôle” important je ferais sans doute juste de la figuration. Le but de ce projet n’est pas forcément de me mettre en avant mais de faire un bon petit film inspiré d’un morceau qui me tient à cœur, et je trouve que c’est une manière originale de faire vivre mon disque…
Le scénario sera écrit par qui ?
Dreyf : Moi-même.
Notre entretien va bientôt toucher à sa fin, j’aurais voulu savoir un truc concernant le morceau “Sourire À Son Prédateur” (tiré de la compilation “Casting De Choc”), pourquoi n’a-t-il pas trouvé sa place sur le EP ?
Dreyf : Je sais pas trop… Je me suis jamais posé la question à vrai dire, pourquoi ?
C’est tout simplement une grosse tuerie et je trouve ça étonnant de le retrouver sur une mixtape.
Dreyf : Tu sais je ne fais pas de morceaux en hiérarchisant mes textes hein, c’est pas impossible que le morceau que les gens préfèrent de moi trouve sa place sur une mixtape pressée à très peu d’exemplaires. Quand j’écris c’est pas quelque chose à quoi je pense, je fais mon truc pleinement et tant mieux pour les instigateurs des projets pour qui les morceaux sont destinés si c’est du bon. Les gars qui ont fait Casting 2 Choc sont bien cool en plus, ça m’a fait plaisir de leur filer ce morceau et qu’ils le retiennent pour leur truc. Maintenant c’est vrai que ce morceau là précisément me tient particulièrement à cœur et que je vais sans doute le reposer pour un futur projet. C’est même sûr.
Bonne nouvelle ! Un de tes futurs projets ?
Dreyf : Oui, un maxi vinyle entièrement produit par K-Tharsis si tout se passe bien, bien sûr.
D’autres projets à annoncer ?
Dreyf : A part ça, un long format sans doute quelques mois plus tard. Pas un album, pas un street-CD non plus mais un projet annexe qui bénéficiera d’un concept et d’un leitmotiv. C’est encore beaucoup trop tôt pour en parler mais bon ça bosse quoi, je m’arrête pas à ce premier EP. Puis en parallèle on commence à bosser sur le EP solo de Viny, pas de date annoncée on compte prendre notre temps mais ça a déjà bien avancé là, il sait ce qu’il veut faire et il est en train de choisir ses sons, il a déjà maquetté un morceau qu’est juste fumant.
Ce sera dans la veine de ce qu’il a fait sur le morceau “Sous Le Chemin De L’école” ?
Dreyf : C’est-à-dire ?
J’entends par là un style à mi chemin entre le Rap et le chant ?
Dreyf : C’est un peu con qu’il ne soit pas avec moi pour en parler… Mais je sais pas si on peut parler de “chant” vraiment. Viny rappe avant tout, mais il aime bien chantonner certains passages ou faire ses backs comme ça aussi. Enfin quoi qu’il en soit, ouais ça sera dans le style de ce qu’il a fait sur le morceau du EP mais en beaucoup plus maîtrisé et affiné, il a beaucoup travaillé entre temps et j’ai hâte de l’entendre sur un long format, très objectivement. Pareil pour Rash d’ailleurs.
Bon cette fois dernière question. On doit te la faire souvent mais je voulais savoir si de par ton choix de pseudonyme, le fait que tu ne caches pas tes origines etc. tu te sentais proche d’artistes comme Ali, Médine ou encore Kery James ?
Dreyf : Oui et non. Je me sens proche de ces artistes parce que j’apprécie leur travail… c’est surtout vrai pour Médine dont j’ai beaucoup apprécié l’album Jihad. Il accorde une certaine importance à l’écriture, y’a de l’ampleur et de la personnalité, un style de Rap que je respect et apprécie. Maintenant là où je ne me sens pas proche d’eux c’est au niveau de l’importance que tient la religion dans leur musique et dans les messages qu’ils véhiculent. Moi c’est pas du tout le cas, je parle de moi et donc forcément à un moment de mes origines, de la religion dans laquelle j’ai été éduqué, je rappe pas la vie d’un autre mec quoi. Pour le blaze c’était surtout la symbolique que je kiffais, puis aussi la connotation… Et ça sonnait bien [rires] tu sais je me suis pas pris la tête plus que ça c’était sur le moment je trouvais ça cool, je le sentais bien. Mais bref tout ça pour dire que parler de religion et de mes origines à travers mes morceaux n’est pas une fin en soit, ça fait juste partie de ce que j’exprime.
Tu te sens proche de qui dans la scène Rap française ?
Dreyf : De mes potes à vrai dire [rires]… Disons que y’a des parcours que je trouve assez exemplaires et que je respect beaucoup, une certaine façon de faire que je tente d’adopter pour mes propres projets ou ma “carrière”. Des mecs comme Flynt par exemple me font plaisir, ou les gars de La Caution… Ils font leur truc sans jamais en faire trop et le public vient vers eux parce qu’il sent que y’a du taf et du respect. Je kif leur démarche et on peut dire qu’à ce niveau je me sens proche d’eux, c’est ce que j’essaie de faire aussi quoi.
Très bien, Raphardcore.com te souhaite bon courage pour tes futurs projets et te remercie pour cet entretien.
Dreyf : C’est moi qui vous remercie, c’était sympa. Et le chicken était bon [rires].
Par Kal-El pour rapHARDCORE. Lien: rapHARDCORE




