Itw de Dreyf sur Abcdr du Son (09-2005)

2 octobre 2005

Abcdr : Ton parcours jusqu’à aujourd’hui ?

Dreyf : J’ai commencé à rapper sérieusement en 99. Je m’étais essayé à l’écriture de morceaux, ou disons à une “écriture qui se voulait rap”, vers 97. J’étais super jeune à l’époque, je devais avoir 13-14 ans. Bon, c’était pas terrible. Je faisais ça vraiment parce que j’écoutais des trucs et je voulais faire pareil. J’ai arrêté pendant un petit moment, pendant quelques mois, et je m’y suis remis sérieusement en 99. Rien de spécial à signaler entre ça et 2001. En 2001 j’ai monté mon premier collectif, avec Viny et Aryn. Ensemble on a monté le collectif Les H.A.L.L.S. Ça voulait dire “Haine, Amour et Lois Lyricales Sanguinaires” ! [rires] On était jeunes, désolé ! Maintenant, du fait que Aryn est parti habiter à Los Angeles, que moi à l’époque j’habitais pas en France non plus, on était tous dispersés, y’avait pas réellement de dynamique donc au bout de deux ans on a décidé de dissoudre le crew. Depuis 2003 je suis en solo. J’ai bossé sur un projet, un EP 7 titres qui s’intitule “Son d’automne”, qui est sorti il y a quelques mois en 2005. C’est un parcours classique : j’ai fait des mixtapes, j’ai fait des petites compilations, j’ai fait des petites scènes, pas énormément. Je préfère écrire tranquillement chez moi plutôt qu’écrire en studio directement. Je suis pas super dynamique à ce niveau là, je préfère prendre mon temps. Donc voilà ça résume un petit peu le parcours jusque là.

A : J’ai lu que t’avais pas mal bougé dans ta vie. Tu disais aussi que t’étais pas en France à une époque… Est-ce que ça a apporté quelque chose concrètement dans ta musique, ou bien même dans le fait que tu te mettes à rapper ?

D : Dans le fait que je me mette à rapper je pense pas, parce que même si j’avais vécu en France toute ma vie je pense que j’écouterais du rap. A partir du moment où j’écoute du rap je pense que j’aurais eu envie de m’y mettre à un moment. Par contre, forcément ça a une influence sur ma vie, ça a “forgé” la personnalité que j’ai aujourd’hui. Donc forcément ça a une influence sur mon rap, parce que le rap c’est un miroir de ta “personnalité”. Forcément, je rapperais pas les même choses si j’avais pas autant bougé.

A : Je te disais ça aussi par rapport à la phrase de Kohndo que t’as samplé à la fin de ton EP, qui dit : “Voyage à travers sillage musical”… Comme une manière de prolonger le véritable voyage par l’intermédaire de la musique…

D : Ouais voilà, c’est un peu ça.

A : Pour continuer sur cette idée, j’ai lu dans une interview que t’as donné pour le magazine Unité que tu rappais en hébreu à un moment. Est-ce que tu rappes encore en hébreu, et est-ce que tu maîtrises éventuellement d’autres langues pour rapper, en anglais par exemple…

D: Je rappe aussi en hébreu, parce que c’est une langue que je maîtrise – je maîtrise mieux l’hébreu que le français d’ailleurs. L’anglais, non. Je sais le parler, je le comprends, mais c’est pas une langue que je maîtrise, donc je me vois mal rapper en anglais aujourd’hui. Mais effectivement, je rappe en hébreu. J’ai pas fait de morceaux en hébreu, c’est plus des petits couplets de temps à autre. Pour l’instant, j’éprouve pas autant de plaisir à écrire en hébreu qu’en français bizarrement. C’est selon les envies en fait. En ce moment, je préfère écrire en français, mais si un jour j’ai l’envie de faire des morceaux un peu plus poussés, un peu plus aboutis en hébreu, ça viendra tout seul.

A : Ça serait plutôt quelque chose de totalement indépendant des autres projets, où ça serait plus sous forme de mélange ?

D : Je pense que des passage en hébreu, des couplets, risquent d’atterrir dans mes futurs projets. Par contre un projet complètement en hébreu pour l’instant c’est pas d’actualité. Je ressens pas le besoin de faire un projet en hébreu pour l’instant. Je marche à l’envie, un peu comme tout le monde je pense, donc pour l’instant c’est français.

A : T’as parlé de mixtapes et de compilations dans ton parcours… J’ai entendu deux morceaux que t’as fait avec Chakra Alpha. Je trouve qu’il y a une bonne complémentarité entre vous deux, donc je voulais savoir si y’avait d’autres choses de prévues ?

D : Ouais, Chakra c’est un super bon pote. A chaque fois qu’on se voit on déconne grave, c’est vraiment un mec que j’apprécie énormément, donc forcément ça va se ressentir dans la musique… Lui, il est un petit peu en stand by, il a plus trop envie. Mais de temps à autre ça lui plait de faire un petit morceau par-ci par-là, histoire de pas perdre la main. Et là y’a un morceau de prévu, on va entrer en studio prochainement. On va faire un morceau sur les galères en studio. A priori, ça atterrira sur un prochain projet que je prépare actuellement. Donc ouais, on risque de bosser ensemble. Après, tout dépend de son envie aussi, mais bon, c’est prévu.

A : Bonne nouvelle. Faut pas qu’il arrête !

D : Il écrit très bien, et y’a beaucoup d’humour dans ce qu’il fait. On entend pas ça tout le temps, donc c’est clair, ça fait du bien.

A : A propos de “Son d’automne”, j’imagine que c’est pas évident de sortir son premier projet. Peux-tu nous parler des conditions de sorties du disque, à la fois au niveau matériel, le fait d’être en autoprod, etc…

D : Comme je l’ai déjà dit, y’a sept titres sur le EP. Tout a été enregistré dans un studio professionnel, ou semi-professionnel. C’est un home studio, mais la conception de home studio aujourd’hui s’est super banalisé : c’est avoir un micro chez soi avec une m-box et un casque ! Mais bon, ça a pas été fait comme ça. Ça a été fait avec du vrai matos, une vraie table de mixage, etc… J’ai tout enregistré là-bas. J’ai pas mixé là-bas, j’ai mixé ailleurs chez un autre artiste, un mec qui fait des prods et qui mix également qui s’appelle Phénovenom. Ça c’est pour l’aspect artistique. Ça s’est étalé sur plusieurs mois, je ne suis pas rentré en studio sur une période concentrée. J’écrivais mes morceaux, je rentrais en studio et je posais le morceau. Quelques mois plus tard je reposais un autre morceau et si j’étais plus satisfait du morceau antérieur je le reposais. Donc ça c’est étalé plus ou moins sur un an. Ensuite, pour ce qui est de la sortie faut savoir que le EP est en co-production avec un petit label indépendant qui s’appelle Utopie Music, qui est dirigé par Félix. Il a bien aimé les maquettes qu’il avait écouté, il avait envie de co-produire le CD. Co-produire parce que je tenais à produire mon propre disque, c’est un aspect qui m’intéressais beaucoup, voir comment c’est foutu. Je suis pas du genre à faire des morceaux et après me désintéresser de ce qu’il se passe…

A : T’aimes pas trop déléguer, tu préfères avoir le contrôle sur ton disque…

D : Exactement. J’aime bien tout faire moi-même. Savoir de quoi je parle et savoir qu’est-ce qu’il se passe avec mon disque, c’est important. Mais bon, pour des questions financières aussi, ça m’arrangeait que quelqu’un co-produise le CD, d’autant qu’on s’entend très bien avec Félix. Ensuite est venue l’étape de la promo et de la distrib’. La promo s’est relativement bien passée. On a eu des passages en radio, dans la presse écrite et tout ce qui est webzine… Je suis assez content de l’accueil que le CD a eu pour l’instant. En ce qui concerne la distrib’, on a eu quelques soucis de distributeur. On était chez un premier distributeur dans un premier temps, et ça c’est pas très bien passé parce que c’est le genre de distributeur à signer toute une pléthore d’artistes indépendants français, et au final ils bossent uniquement ceux qui ont un buzz, une attente immédiate. Je comprends la logique mais n’empêche que j’ai sorti mon CD, et le CD de mon voisin ne m’intéresse pas à ce niveau-là : je veux défendre mon CD comme il se doit. Donc j’ai cassé le contrat et j’ai trouvé une autre distrib’, donc du coup le CD a été dans les bacs des FNAC/Virgin pendant un mois - pas toutes les FNAC/Virgin par contre, d’où le problème principal. J’ai cassé le contrat et là je suis chez un autre distributeur et le CD ressortira aux alentours de la mi-septembre, simultanément à la sortie de Less du Neuf, le deuxième album.

A : Chez le même distributeur ?

D : Oui voilà, c’est les deux sorties du mois de septembre. C’est un distributeur qui prend pas en charge beaucoup de CDs par mois, il en prend deux-trois, donc ils ont pas d’autres choix que de bosser ce qu’ils signent. A priori ça devrait aller, ils ont beaucoup aimé le CD. Donc j’attends septembre, je vais relancer un peu la machine promo et voir comment ça s’enquillera d’ici là.

A : Compliqué hein…

D : Super relou et très compliqué. Et c’est vraiment l’aspect qui m’intéresse le moins dans tout ce qui est création d’un CD. J’ai quand même été assez épaulé, notamment par Félix, mais à 80% je m’occupe de tout tout seul donc c’est vrai que c’est fastidieux.

A : T’as pensé à un moment à le mettre sur Internet, à faire une page de téléchargement ?

D : En fait, je sais très bien qu’aujourd’hui tout atterri sur Internet, c’est tout à fait normal. Moi-même je télécharge, on va pas se leurrer. Et je vais pas faire le mec qui télécharge pas de rap français indépendant “parce que faut soutenir, man” ! Je télécharge ce qui m’intéresse, et si j’aime un album je vais l’acheter. Aujourd’hui je marche comme ça et je pense que c’est la démarche qu’il faudrait avoir : à partir du moment où t’apprécies un album, tu vas l’acheter. Sinon t’écoutes pas de la musique, t’es un peu un récupérateur… Pour répondre à ta question, j’avais envie de balancer ça sur Internet, sur un vrai site avec une vraie gueule en parallèle au magasin. Mais comme dirait Oxmo : “t’y croirais pas si c’était gratuit”. Et c’est totalement vrai. Y’a des mecs, surtout récemment, qui font des projets et qui balancent ça sur Internet, qui sont mortels, où ça rappe super bien et où ça produit super bien, mais tout le monde s’en bat les couilles ! Tout le monde s’en bat les couilles parce que c’est gratuit et que c’est sur une page Internet. Le fait d’être en magasin et d’avoir une page en magazine, c’est censé crédibiliser ton truc. C’est super ridicule, mais c’est comme ça. Et je t’avoue que si je mets autant d’énergie sur un projet, que je balance de la thune, etc… autant ça me dérange pas que les gens le téléchargent - parce que c’est une réalité, je vais pas faire le faux-cul – mais à côté de ça, je le sors en magasin parce que y’a un réel travail derrière. Si c’est faire un album et bosser super dur dessus pendant un an pour qu’il atterrisse sur Internet, et que les seuls retours que j’ai c’est trois posts sur un forum, ça te donne pas envie de continuer et de faire autre chose. Parce qu’au final, la musique c’est intéressant seulement quand ça suscite des discussions et que les gens s’intéressent à ce que tu fais un minimum.

A : Je me faisais la même réflexion récemment par rapport à la mixtape de Zéphyr en libre téléchargement…

D : Bah ouais, elle défonce. Elle serait dans les bacs elle aurait beaucoup plus d’impact, malheureusement

A : On sent que le contenu du disque est homogène, autour du concept “Son d’automne”. Est-ce que ça modifie ton approche de la musique le fait de signer un projet par rapport à un morceau posé sur mixtape ?

D : C’est une démarche totalement différente parce que selon les projets, t’abordes le truc dans un certain état d’esprit. Quand c’est pour une mixtape, si elle s’appelle par exemple “Le son qui fait péter tes enceintes”, t’essayes de faire un morceau patate, dans le délire du projet, tout en restant fidèle à ta personnalité. Mais tu t’adaptes au projet, tu vas pas faire un truc super mélancolique… C’est pas se formater, c’est simplement jouer le jeu. Quelqu’un t’invite sur son projet, celui-ci a un certain leitmotiv, et bien tu joues le jeu et c’est ça qui est kiffant quelque part. Moi je sais que les projets que j’ai préféré, que ce soit dans le rap français, américain ou peu importe, c’est les albums qui ont une vraie personnalité, qui sont homogène et avec une certaine diversité dans les morceaux mais où y’a un réel univers. T’écoutes un album et tu rentres dans l’univers d’un gars ou d’une nana, et c’est ça qui est super agréable. Les albums façon rap français en 98 avec un morceau sur les gars qui galèrent, et un morceau dancefloor-machin ça m’a jamais parlé. Tu peux aimer un morceau par-ci par-là mais en tant qu’album ça me saoulait. J’ai essayé de faire un truc cohérent et homogène, comme t’as dit et comme beaucoup ont relevé - ça me fait plaisir parce que c’était le but. J’étais dans un certain état d’esprit quand j’ai commencé à bosser sur ce projet là et j’ai essayé de faire cohérent.

A : J’ai relevé des citations pour entrer un peu plus dans le vif du sujet… Dans ‘Exil Temporaire’, tu dis “Des êtres vertueux, moi j’en ai pas connu des masses”…

D : Décidemment cette phrase ! Y’a Bursty qui l’avait relevé également…

A : Et y’a aussi “Les gens sont tous un peu racistes, bêtes et méchants” dans ‘Son d’automne’. C’est vachement pessimiste tout ça, limite misanthrope…

D : C’est deux choses différentes en fait. Concernant le morceau ‘Son d’automne’, cette phrase est plus anecdotique qu’autre chose. Evidemment tout le monde n’est pas raciste, c’est pas ce que je veux dire, c’est pas une réflexion à deux francs… Mais ce que je veux dire c’est que chaque être humain juge, on est comme ça. On a ce côté vachement sectaire. Dans n’importe quelle société les gens se regroupent entre eux. Et pour moi, quelque part c’est une forme d’aliénation vis-à-vis des autres et c’est en ça que je disais cette phrase. En rétrospective, je me dis que c’est pas super clair, ça peut prêter à confusion mais ce que je voulais dire en gros c’est que les gens ont tendance à se renfermer dans des groupes et au final juger ceux qui sont pas comme eux. C’est valable dans la vie comme dans la musique, et c’est cet aspect là qui me saoule chez les humains, entre autres, ce côté on se ferme entre nous et on aime rien d’autre. Mais effectivement, j’aurais pu choisir d’autres mots, je l’avoue.

En revanche, en ce qui concerne la citation ‘d’Exil Temporaire’ c’est pas du tout anecdotique, je le pense à 100%. J’ai pas connu énormément de personnes vertueuses, où je me suis dit : “putain, ça c’est une personne bien, vraiment, chapeau bas”. Y’a des gens sympas, j’ai des amis, je suis pas tout le temps chez moi à mater des DVD et à critiquer l’humanité, mais même chez mes amis, ou chez moi, je me considère pas comme quelqu’un de vertueux. J’ai mes bons moments, j’ai mes mauvais moments, et les humains sont comme ça. Et c’est vrai que j’ai pas connu énormément de gens où je suis resté bouché bée en me disant : “putain, super impressionnant, ce mec là ou cette nana ils font des trucs super, ils ont une vraie personnalité, ils sont sincères dans ce qu’ils disent”. Y’a toujours un truc qui couille chez les humains !

A : En parlant de critiquer les humains et de misanthropie, tu penses quoi de Fuzati ?

D : Euh… J’allais dire que musicalement ça me parle pas, mais c’est pas totalement vrai. J’apprécie l’univers musical des prods, je trouve ça bien foutu, y’a rien à dire. Au niveau du rappeur, certains diront “c’est pas un rappeur, blablabla…”, moi je trouve que c’est un rappeur. A partir du moment où il sort un album de rap, tu peux ne pas aimer mais il rappe… En tout cas, moi ça me parle pas. Y’a des phrases que je trouve super marrantes, y’a des phrases que je trouve super bien écrites, c’est pas pour ça que je vais aimer son album ou que je vais l’apprécier en tant qu’artiste. En revanche, son album a tout à fait lieu d’être dans le paysage du rap français. C’est carré, y’a une démarche, c’est bien foutu, le mec il a une personnalité : t’aimes ou t’aimes pas, moi j’aime pas particulièrement mais j’ai rien contre Fuzati et c’est cool qu’il soit là.

A : Ça fait un peu de diversité en plus…

D : Oui voilà exactement, c’est un univers de plus dans le rap français, c’est ça qui rend la musique intéressante. C’est comme TTC ou n’importe quel autre groupe un petit peu controversé aujourd’hui, même si ça commence à s’ouvrir un petit peu. Mais tous les groupes un peu controversé dans ce délire là – même si Klub des Loosers et TTC c’est deux choses complètement différentes mais ils souvent mis dans le même panier – c’est pas forcément mon délire mais c’est super cool qu’ils soient là parce que ça diversifie un petit peu la scène et c’est tant mieux.

A : Ce qui m’a frappé, c’est qu’en même temps que tu “critiques l’humanité”, tu poses aussi un regard sans concession sur toi-même quand tu dis par exemple : “trop coincé pour me prétendre excentrique” ou “Je suis ce que je suis : positif mais tourmenté”. Par rapport à l’arrogance qui masque parfois un manque d’assurance chez les rappeurs, là c’est presque de l’egotrip à l’envers…

D : Je vois ce que tu veux dire… C’est pas de l’egotrip à l’envers dans la mesure où je pense pas avoir été misérabiliste sur le EP. Je pense que de l’egotrip à l’envers ça serait le mec complètement misérabiliste… Bon, dans la vie je suis pas quelqu’un qui se la raconte. Je suis pas non plus quelqu’un de renfermé sur lui-même mais… C’est même pas que j’essaye d’être simple, c’est juste que se la raconter, pour moi c’est pas une priorité dans la vie, j’en ai rien à foutre, donc ça se retrouve dans ma musique. C’est vrai que j’ai “un problème avec l’humanité” ! [rire] enfin je suis pas en croisade contre les humains hein, mais y’a des choses chez les humains qui me gonflent, mais j’en fait parti. Je me sens pas différent. Donc forcément y’a des choses qui me gonflent chez moi, comme je le dis dans ‘Quand j’m'évade’ : “ce qui est naze dans mon mal-être c’est qu’il ne projette que le négatif”. Je vois les choses assez noires, malgré ce qu’on peut croire de prime abord parce que je suis quelqu’un qui aime bien délirer. A partir du moment où je m’idéalise pas et que le EP se veut personnel, forcément c’est ce qui va se retrouver dans les morceaux.

A : Pour continuer sur cette idée, je voulais aussi mettre en parallèle deux phrases : “J’ai des problèmes et personne veut me le résoudre, donc j’écris des poèmes cimentés qui te cassent et je les ressoude” (’Problemz’) et “Je camoufle ma tristesse dans mes nerfs, mon esbroufe fait que je me blesse dans mes vers” (’Son d’automne’). On a l’impression que y’a une continuité entre les deux, et que c’est les deux faces d’une même pièce, par rapport à ta démarche…

D : Tout à fait. De toute façon ça va rester ma personnalité, en partant du principe que je continue à faire du son, même si musicalement ça prendra peut-être des directions différentes parce que de toute façon je ferai ce que j’aurai envie de faire au moment où j’aurais envie de le faire – y’a aura pas dix milles “Son d’automne” je pense, y’en aura même pas deux. Au fur et à mesure des projets, ça restera ma façon de penser, ma personnalité et forcément y’aura des choses qui vont se recouper. Et c’est carrément vrai de dire que ‘Problemz’ est une continuité de “Son d’automne” , parce que même si musicalement c’est un autre univers et une autre conception du flow, ça reste la même personne derrière le micro.

A : Par rapport à ‘Sous le chemin de l’école’… Les morceaux sur le système scolaire, depuis le début du rap jusqu’à maintenant y’en a eu un paquet…

D : Et y’en aura jusqu’à la fin, carrément…

A : Qu’est-ce que t’as voulu apporter en plus ?

D : Je voulais rien apporter en plus. L’école a eu une grosse influence sur ma vie. Du fait que j’ai beaucoup bougé, j’ai également eu affaire à beaucoup d’établissements scolaires, en France et à l’étranger. A l’étranger c’était Chypre, Israël… Même au sein de ces pays là j’ai été dans plusieurs écoles différentes, je suis jamais resté dans un endroit plus de deux ans. Je voulais rien apporter de plus, c’est même pas que je voulais apporter ma vision c’est que j’avais envie de faire un morceau sur l’école parce que ça a occupé une place très importante dans ma vie, notamment les confrontations avec les divers professeurs, les camarades de classes, ce que je pense des enseignements en France ou ailleurs. Donc c’était pas pour apporter quelque chose en plus, c’était juste un thème qui me touchait, j’avais envie d’en parler, donc ça a trouvé sa place dans mon CD.

A : Ce qui m’a frappé sur ce titre, c’est que par rapport à des morceaux comme ‘A qui l’histoire ?’ d’Assassin à l’époque ou d’autres plus récemment qui insistent pour dénoncer un “système”, t’as beaucoup insisté sur le côté humain, comme lorsque tu dis : “J’ai vu de mes yeux la désinvolture de mes enseignants”. C’est pas forcément un truc qu’on a l’habitude d’entendre…

D : En général on entend l’inverse : c’est l’élève qui est désinvolte. Je suis désolé, c’est pas tout le temps le cas. J’ai eu affaire à énormément de professeurs, d’enseignants qui n’avaient pas envie d’enseigner – pas tous, mais énormément. Des enseignants qui n’aimaient pas leur élèves, pour X raisons, je sais pas. De toute façon, j’ai jamais voulu leur poser la question parce que j’aime pas les gens qui manquent de passion, j’aime pas les gens désinvoltes qui font quelque chose pour le faire ; ça me gave donc j’ai jamais cherché à en savoir plus. Ce qui m’intéresse dans la musique, en tout cas dans le rap, dans l’écriture, c’est apporter un côté humain. C’est des êtres humains qui rappent, c’est pas des icônes, c’est pas des personnages. Même si tu te crées un personnage en faisant de la musique, au final t’es un être humain. Et dire “ouais les profs sont méchants” et “fuck le système” ça m’intéresse pas du tout parce que d’une ça a été entendu dix milles fois et ça m’intéresse pas de faire comme tout le monde ; et de deux c’est pas ce qui me viendrait naturellement. Ce qui me viendrait naturellement, c’est déjà me faire un constat dans ma tête, et ensuite en parler de manière artistique, avec une construction.

A : Toujours dans ce morceau, y’a un extrait de film à un moment. Il vient d’où ? Et comment tu l’as choisi ? Est-ce que c’est un truc sur lequel t’es tombé après avoir écrit ou bien tu l’avais déjà en tête lors de la conception du morceau…

D : En fait, j’avais déjà écrit les couplets. A la base pour ce morceau, y’avait trois couplets de moi. Finalement le troisième couplet a été viré, et c’est Viny qui a assuré un couplet à la place, parce que je n’aimais pas mon troisième couplet et puis parce que je voulais que Viny participe à ce projet et c’était le thème qui le touchait le plus, donc je voulais qu’il pose dessus, ça tombait bien. Concernant l’extrait de film, c’est un film français qui s’appelle “Jeu d’enfant”, avec Guillaume Canet et Marion Cotillard. Je me souviens plus du nom du réalisateur par contre… Le passage que j’ai samplé c’est donc Guillaume Canet. Ça m’a super touché en fait, parce que c’est totalement vrai ce qu’il dit. En gros, c’est que “tout jeune tu crois que grandir ça se fait tout doucement, mais ça vient te fouetter, comme une branche d’arbre”. C’est tout à fait ça. Quand t’es jeune, t’as beau te dire “je m’en fous, je suis grand, etc”, mais au final pas du tout, t’es qu’un gosse. Après c’est selon le vécu de chacun : y’a des enfants plus matures que d’autres, mais bon au final ça reste un enfant. Et passer à l’âge adulte, ça se fait pas avec le temps. Tu te manges une grosse claque dans ta vie, et un beau matin tu te réveilles et tu te dis putain, j’ai la trouille au bide, parce que ma mère, en fait, elle bosse parce qu’elle doit payer un loyer et que c’est super difficile, que si moi je bosse pas pour l’aider on est dans la merde, on n’a pas de maison, on mange pas et on est dans la rue, etc, etc… Ça vient plus ou moins tôt selon les personnes, mais c’est une prise de conscience qui vient d’un coup, et j’ai trouvé ça super juste. J’ai kiffé et j’ai trouvé ça approprié par rapport au thème de ‘Sous le chemin de l’école’… En gros, t’es jeune, tu fous un peu la merde… Donc ok, les profs sont désinvoltes mais après ça ne tient qu’à toi de lire ton bouquin chez toi et d’avoir la moyenne à ton BAC, et ensuite t’es tranquille. Même si après, selon les situations, tu peux être harcelé, c’est pas toujours facile mais c’est faisable. Donc toi tu fais le con, mais au final t’es dans la merde. D’où l’insert de ce sample de film dans le morceau.

A : Le refrain chantonné sur ce morceau, ça t’es venu comment ?

D : Je vais pas dire que je dormais et que ça m’est apparu dans un rêve, mais en fait je venais de finir d’écrire le deuxième couplet et je me suis couché. J’avais la mélodie de l’instru en tête, et j’ai cette petite mélodie du refrain qui m’est venue. J’ai pensé au sample du film, et tac, j’ai un refrain ! Je me suis levé, j’ai pris un brouillon : “J’ai toujours voulu rester jeune et insouciant, etc” : refrain de quatre mesures.

A : C’est pour ça aussi que je te demandais si t’avais trouvé le sample du film avant, parce que ça s’enchaîne vraiment bien avec le refrain…

D : En fait, c’est l’instru qui m’a inspiré la mélodie du refrain. C’est le sample du film qui m’a inspiré le texte, ce que j’allais dire dedans. Et par contre, l’enchaînement musical, c’est vraiment un pur hasard, c’est le sample du film qui a ses propres bruitages. Je crois que c’est une porte de bus qui se ferme. Le son on l’a calé, ça vient juste après le refrain et ça fait un son qui déchire ! On a pas fait exprès mais on a kiffé donc on a gardé.

A : De manière plus générale, en quoi tu penses avoir progressé depuis tes premiers morceaux et quels sont les domaines dans lesquels tu estimes avoir encore à bosser, même si ça fait très scolaire de dire ça comme ça ?

D : Je pense avoir progressé dans tous les domaines et je pense que je dois encore progresser dans tous les domaines. Je pense que mon écriture s’est affinée depuis le EP. Je pense que le flow est devenu plus précis. D’ailleurs, c’était un des reproches principaux que j’ai eu par rapport au EP : personne m’a dit “c’est mal rappé”, mais c’est vrai – et je le reconnais moi-même – y’a parfois des approximations au niveau du flow, c’est pas tout le temps super super carré. Donc si j’étais un “rappeur français”, je te dirais “ouais, mais t’as vu, c’est pour donner un côté vivant !” [rires] Mais bon voilà, c’était pas pour donner un côté vivant, c’était un manque de recul sur le moment. Le morceau où y’a le plus d’approximations au niveau du flow, pour moi, c’est ‘Son d’automne’. En fait, le problème c’est que le morceau a été écrit sur un instru qui tournait à 90 bpm, et au final on n’était pas satisfait de l’instru, ni moi ni Defré Baccara qui produit le morceau. Il m’a dit “écoute, je t’envois un autre son et dis-moi ce que t’en penses.” Il m’a envoyé l’instru définitive qui sonne un peu jazz - beaucoup même – qui tourne je crois à 98 bpm. Avec le recul, je me suis rendu compte que quand t’écris un texte sur du 90 bpm, ça sonnera pas pareil sur du 98…

A : Ça pose un problème pour faire entrer les phrases…

D : Exactement. Et malheureusement, je m’en suis pas rendu compte sur le coup. Et d’ailleurs ça dégoûte parce que la première fois où je m’en suis rendu compte c’est une fois que j’avais le CD pressé chez moi, je l’écoute dans mon baladeur et je me dis : “merde, là c’est pas carré”. Ça fait parti de l’apprentissage. Aujourd’hui, même si j’ai encore beaucoup de flows à explorer, parce que y’en a des centaines de milliers et c’est ça qui est bien, je pense pas faire ce genre d’erreurs, des approximations de ce type. C’est à ce niveau là que j’ai évolué au niveau du flow je pense, et l’évolution du flow a forcément fait évoluer l’écriture, parce qu’aujourd’hui j’écris en fonction de la musicalité d’un flow, sans forcément négliger l’aspect écriture mais c’est vraiment une alchimie. Aujourd’hui c’est ça qui m’intéresse, écrire des textes que je juge bien construits et bien écrits tout en alliant ça à une musicalité dans le flow, une vraie technique, toujours différente. C’est ça qui fait que je rappe encore aujourd’hui parce que si je rappais toujours de la même manière ça m’aurait saoulé et j’aurais fait autre chose. J’ai assimilé le concept des pieds et des mesures, donc aujourd’hui… j’allais dire que je m’amuse, mais c’est pas que je me suis pas amusé en faisant “Son d’automne”, mais ça me venait moins naturellement. Après, ça dépend des morceaux, par exemple ‘Exil Temporaire’ c’est celui que j’ai posé en dernier, et c’est celui où beaucoup pensent que je rappe le mieux au niveau du flow, même si c’est subjectif. Aujourd’hui j’essaye pas de rapper, je rappe. Plus ou moins bien selon les goûts des gens, et voilà. En tout cas moi je kiffe et y’a pas cet aspect fastidieux de se dire “là ça tombe pas sur la mesure”… Maintenant ça vient plus naturellement.

A : Tu disais que t’avais commencé à écrire avant de rapper, mais dans une forme qui se voulait rap…

D : Dans ma tête ça se voulait rap, mais c’étaient des lignes interminables avec des rimes n’importe où… Donc je pense pas que ça soit rappable particulièrement…

A : Mais est-ce que t’écris d’autres choses, qui ne sont pas vouées à être rappées justement…

D : C’est la réponse cliché un peu en France mais c’est vrai, dans mon cas en tout cas : en fait, j’ai toujours écrit. Quand j’étais marmot, j’essayais d’écrire des livres. C’était super nul à chier mais la volonté était là ! Aujourd’hui, j’essaye d’écrire des scénaris. Je bosse sur le scénario d’un jeu vidéo qui verra peut-être jamais le jour mais en tout cas je l’écris et ça me passionne. J’écris un maximum de trucs en fait. Je suis rédacteur sur un webzine, pas de rap, un webzine généraliste : TrueDuke.com. L’écriture, c’est quelque chose qui me passionne. J’aime écrire, ça me vient naturellement, donc j’écris aussi autre chose que du rap, sans prétention aucune. D’ailleurs même le rap c’est sans prétention aucune, je fais mon truc.

A : Concernant ton écriture de façon plus détaillée, j’ai remarqué que tu mets parfois l’accent sur ce qu’on appellera le côté “technique”, avec de nombreuses allitérations, et d’autres fois c’est plus imagé ou alors tu te concentres sur le fond du propos, comme dans ‘Lacérations’… C’est la tonalité que tu veux donner au morceau à la fin qui va guider ton écriture, ou alors t’écris vraiment comme ça vient…?

D : Y’a un pote qui fait du son, avec qui je bosse, Karl Colson. Il prépare un morceau qui s’intitule ‘Nos origines’, où il invite pleins de rappeurs qu’il connaît, de diverses origines, pour poser un 16 mesures. Donc j’ai écrit 16 mesures et je les ai posées. Un pote qui rappe aussi m’a dit qu’il avait bien aimé, mais que c’est tellement technique qu’on en perd le propos. Au-delà du fait que je suis pas d’accord avec cette façon de penser, je n’ai jamais écrit en me disant : “là c’est un thème conscient, alors je vais pas mettre l’accent sur le flow, et je vais écrire sans technique”. Je n’ai jamais fait ça et je ne pourrais jamais le faire parce que ça va me bloquer, et je ne pourrais rien écrire sur le thème. C’est vraiment selon ce que l’instru m’inspire et ce que le thème m’inspire. Pas un seul instant je me suis dit que ‘Lacérations’ c’était un thème fort. Pour moi ‘Lacérations’ c’était un morceau que les nanas allaient détester, et bizarrement toutes les nanas auxquelles j’ai eu affaire jusqu’à maintenant ont adoré ce morceau, c’est leur morceau préféré. Je pensais que les mecs allaient le trouver chelou, et finalement nan c’est un peu le morceau qui a plu à la majorité des gens. Au final, tu fais du son, et même si tu t’attends à quelque chose, dans la majorité des cas ça sera l’inverse de ce que t’auras cru. Donc autant ne s’attendre à rien, faire ton truc et voir ensuite l’accueil des gens, ce qu’ils en pensent, etc… Donc je me dis pas avant d’écrire que je vais le faire comme-ci ou comme-ça, j’écris et ensuite ça prend la forme que ça a.

A : Y’a aussi beaucoup de clins d’oeils dans tes textes. J’ai noté des petites références à moitié cachées dans les morceaux, quand tu dis “Nuit noire de sang écaillé ou nuit blanche de feuilles noircies” qui reprend le titre d’un morceau que t’avais fait avec MC Pouet et Viny… Et aussi par exemple “Homme de l’ombre, ou plutôt l’ombre elle-même” qui évoque le morceau de Lunatic… Ça vient au fil de l’écriture, ou bien c’est aussi une manière de rendre hommage ou de critiquer à mots un peu couverts ?

D : Pour donner des réponses directes par rapport aux trucs que t’as cité, “Nuit noire de sang écaillé ou nuit blanche de feuilles noircies” c’est une double référence en fait. “Nuit noire de sang écaillé” c’est donc par rapport au morceau que j’avais fait avec Pouet et Viny. En fait, c’est un titre qui me fait super marrer : NUIT NOIRE DE SANG ECAILLE !! Tu veux dire plus obscur tu peux pas [rires]. On avait envie de faire un morceau un petit peu sombre à ce moment là. On cherchait un titre, et j’ai sorti celui-là ! Donc en fait on a bien rigolé, malgré ce qu’on peut croire en écoutant le morceau. Et “Nuits blanches de feuilles noircies” c’est le nom du maxi 4 titres du groupe signé chez Utopie Music, BR Crew. C’est un clin d’œil, mais c’était pas voulu, du genre “ils sont dans mon label alors je vais les caser dans mon EP” ; je les connaissais même pas à cette époque. Je trouve le titre de leur projet intéressant, et je trouvais que ça sonnait bien, ça me plaisait dans la musicalité du truc donc je l’ai utilisé.

Concernant ‘Hommes de l’ombre’, j’adore ce morceau de Lunatic. Après, c’est pas un hommage non plus. J’apprécie Lunatic, j’adore leur album, mais c’est pas mes potes, je les connais pas. C’est venu naturellement. Je me souviens pas exactement parce que j’ai écrit le texte de ‘Des ménages’ il y a trois ans, mais j’ai dû écouter ‘Hommes de l’ombre’ juste avant et j’avais envie d’écrire ça. C’est pareil que pour l’approche de l’écriture, je me dis jamais : “là je vais faire ça”. J’écris, ça me vient en tête. Est-ce que ça sonne bien ? Est-ce que ça pourrait être intéressant par rapport au texte ? Si c’est oui, je le mets et puis c’est tout…

A : Petite session “explication de textes” maintenant [rires]. J’ai ressorti quelques phrases, par exemple : “Je voulais ignorer la vie, mais c’est une putain d’allumeuse” (’Son d’automne’)

D : En gros, t’as beau t’énerver sur pleins d’aspects de la vie, au final y’a pleins de belles choses aussi. T’as beau être un mec “anti”, au final tu trouves toujours un moyen de réintégrer le cours des choses, parce qu’au final y’a des belles choses. Travailler c’est chiant, mais aussi tu peux faire des rencontres intéressantes. Etre actif c’est quelque chose de super important dans l’existence d’un être humain. Tout ce qui est noir comporte aussi de la lumière, c’est une phrase un peu cliché mais c’est vrai. Cette phrase là, c’est dans cet état d’esprit que je l’ai écrite.

A : Une autre image que j’aime beaucoup : “Beaucoup dansent au clair d’une lune livide” (’Des ménages’)

D : Là aussi, c’est un peu une référence sans en être une. Ce qui m’a inspiré cette phrase, c’est par rapport au Joker [dans Batman]. Je crois que j’avais vu d’ailleurs le Batman de Tim Burton à ce moment là… En fait, tu fais des choses dans ta vie et ça t’inspire dans l’écriture. Danser en gros c’est vivre, c’est marcher au quotidien. Et comme la lune peut-être belle et rayonnante et tout ce qu’on veut, elle peut aussi être livide. Et dans le contexte du morceau, elle est plutôt livide qu’autre chose.

A : Quand j’entends ça, ce qui me frappe c’est le côté désillusion qui en ressort. Les gens dansent au clair de la lune, on a l’impression que tout va bien, mais nan en fait, la lune est pas si belle que ça…

D : Ouais, c’est dans cet état d’esprit. Du fait que je ne suis pas du tout manichéen dans ma vie, dans ma façon de penser, et donc forcément pas dans ma musique, y’aura souvent ce contraste entre clair-obscur, parce que tout revient à ça finalement. Le “Bien” c’est la lumière, le “Mal” c’est l’obscurité. Et c’est que ça la vie au final, donc y’a beaucoup ce genre de contrastes sur le EP, c’est vrai.

A : “La mort c’est l’un des signes qu’on mène une mission imprécise” (’Exil Temporaire’)…

D : Je suis content que t’ai relevé celle-là parce que j’en suis super content de cette mesure, et tout le monde s’en bat les couilles !! [rires] Je pense que cette rime parle d’elle-même en fait : on vit, mais pourquoi on vit vu qu’on crève à la fin ? C’est aussi simple que ça. L’expression populaire dit qu’on est là pour accomplir une mission blablabla… Ok, accomplir une mission mais pourquoi la mort à la fin ? Est-ce que c’est juste qu’on a accompli notre mission donc on meurt, c’est la fin… Après, y’a tout le débat théologique je dirais… est-ce que y’a quelque chose derrière, quelque chose après la mort, etc… C’est imprécis finalement, c’est pas quelque chose de palpable, et c’est ça qui fait pour moi que la vie c’est quelque chose que les gens ne comprennent pas - encore aujourd’hui et depuis la nuit des temps - parce que y’a la mort à la fin. Du jour au lendemain tu peux claquer, sans savoir pourquoi. Sans savoir si t’as apporté quelque chose, je parle pas à l’échelle de l’humanité mais ne serais-ce qu’à ton échelle.

A : Pour reprendre le côté dicton, c’est “on ne sait pas de quoi sera fait demain” en fait…

D : Tu vis dans l’incertitude à longueur de temps. Si les gens étaient immortelles, y’aurait pas cette incertitude parce qu’au final y aurait un certain laxisme : on vit, on traîne sa carcasse et voilà. Mais à la clé de la vie, y’a la mort.

A : Y’a encore deux phrases que je voulais mettre en parallèles… L’une est tirée de ‘Ravitaillé par les corbeaux’, d’ailleurs je sais pas si c’est encore sorti ou pas…

D : En fait, c’est notre première vraie collaboration avec Karl Colson. On se connaît depuis environ quatre ans, mais c’est le premier vrai morceau qu’on fait ensemble. Au début, il bossait surtout avec Viny. Il m’avait proposé des sons pour “Son d’automne”, mais ça collait pas avec l’univers que je voulais apporter à ce moment là, même si j’aimais beaucoup ses prods. Mais je voulais vraiment bosser avec lui. Je devais faire un morceau pour un projet, et ça a donné ‘Ravitaillé par les corbeaux’. Finalement, ça n’a pas atterri sur le projet pour lequel il était destiné, donc ça atterrira sur mon futur projet, avec ‘Problemz’…

A : Dans ce morceau, y’a donc une phrase qui dit : “Civilisés car dans des cages, au final on reste que des fauves”. Et parallèlement, dans ‘Les gens’, tu écris : “Chacun ses priorités : vivre large ou humblement. Nous on préfère voir loin, tout en restant de simples gens”…

D : Par rapport à ‘Ravitaillé par les corbeaux’, l’idée c’est qu’on a beau avoir des vêtements et habiter dans des maisons ou des appartements, au final nos instincts et nos façons d’être restent très basiques. On marche à l’émotion. Quand on est en colère on manifeste, quand on est heureux on sourit, etc… Même si l’humanité, les gens en général de la nouvelle société essayent de se donner un genre un petit peu raffiné - “on travaille dans des sociétés et on met un costume tous les matins” - au final quand tu rentres chez toi tu te mets en calbar et t’es un humain comme n’importe qui ! T’es un être vivant, comme peuvent l’être les mammifères ou peu importe… En ce qui concerne ‘Les gens’, ça parle de soi même. Chacun voit midi à sa porte, chacun conçoit la vie comme il a envie de la concevoir. Moi et les gens que j’apprécie et qui forment forcément mon cercle d’amis, notre état d’esprit c’est qu’on préfère être naturels, vivre notre vie comme on a envie de la vivre, sans forcément se contenter du ras des pâquerettes. Tu peux viser quelque chose de grand sans forcément être un arriviste. C’est dans cet état d’esprit là que j’ai dis ça. En ce qui concerne la liaison entre ces deux phrases, y’a un contraste entre fauves et simples gens, ouais… L’idée ça reste de marcher à l’instinct, être soi-même. Parfois tu marches avec des instincts basiques, et parfois t’as plus de retenu.

A : Comment t’abordes les featurings avec les autres rappeurs ? Est-ce que c’est différent selon que l’invité soit un de tes proches ou non ?

D : Je vais te répondre par rapport aux featurings du EP. Pour moi, ça se divise en deux catégories : y’a Viny et Rash d’un côté, et y’a Nga Fsh. Viny je le connais depuis 2001, voir même fin 2000. C’est un pote de longue date, c’est vraiment un ami. Donc forcément, le truc se fait le plus naturellement possible. Je ne l’ai pas démarché. Rash, je le connais depuis moins longtemps, depuis environ un an, mais ça s’est fait pareil parce qu’à la base je ne l’ai pas démarché. On a un pote en commun, il nous a présenté un soir. On a passé une soirée en voiture à Paris. On a mangé une crêpe ensemble, on a rigolé, on a bien accroché, on a rappé. J’ai kiffé ce qu’il faisait, il a kiffé ce que je faisais. J’avais vraiment envie de bosser avec lui, c’est pas un featuring “copinage”, c’est vraiment un coup de cœur et une grosse envie de faire un morceau ensemble. Au moment où y’a eu cette envie j’étais en train de bosser sur le EP. J’ai trouvé qu’il pouvait apporter quelque chose de sympa au morceau ‘Exil Temporaire’, donc je l’ai invité. Y’a pas de calcul derrière… il fait parti du collectif Ghetto Superstars mais pas une seconde ça a été un argument… Rash, je suis toujours en contact avec lui, on a d’autres morceaux de prévus.

En ce qui concerne Nga Fsh, je vais pas faire le mytho, c’est pas un pote. C’est un mec qui habite à Los Angeles. Mais ça n’empêche qu’il y a eu une bonne entente humaine avant d’avoir fait le morceau. On a une connaissance en commun, qui avait son e-mail. Je l’ai contacté par mail, je lui ai dit : “voilà, j’apprécie ce que tu fais, j’aimerais te faire participer à mon projet. Est-ce que je peux t’envoyer des maquettes”. Il m’a dit ouais, je lui ai envoyé les maquettes, il a kiffé. Il m’a dit “ok, pas de problème, on fait un morceau ensemble”. Il m’a rien demandé en retour. Ça c’est fait en interposé parce que j’allais pas lui payer un billet d’avion pour faire ‘Les gens’, mais y’a eu un travail derrière. L’instru, c’est pas trois couplets de 16 mesures découpés en 16-16-8-8. On a construit le morceau par rapport à une envie mutuelle, on s’est demandé comment on pourrait faire ça de manière intéressante. CHI m’avait proposé un son qui jouait sur deux rythmes différents, donc je me suis dit autant jouer là-dessus, faire chacun deux couplets : un couplet sur le passage low-tempo, pas très chargé, et un couplet sur le truc un peu plus speed. C’est ce qu’on a fait au final. Nga Fsh a kiffé l’instru, d’ailleurs il m’a demandé s’il pouvait la réutiliser pour un de ses prochains albums. Je lui ai dit que c’était sans problème, ça me dérange pas et ça dérangeait pas CHI. Ça c’est fait super naturellement, il a fait un truc super. Moi j’adore ses couplets personnellement, et son refrain. Je trouve qu’il apporte une grosse ambiance au morceau. Donc même si ça s’est fait différemment qu’avec Viny et Rash, au final y’a quand même le côté humain qui prédominait. Le côté “est-ce qu’on s’apprécie artistiquement” déjà. Ensuite, tu te doutes que si on a fait un morceau ensemble, on était pas là à se dire deux mots genre “salut ça va ? C’est quand que t’amènes le couplet ?!”. On a discuté plusieurs fois, et au final ça a donné ce morceau. Après, oui, t’abordes un morceau avec d’autres personnes de manière différente qu’un morceau solo. Tu partages un morceau, c’est pas que tu fais des concessions mais…

A : Chacun apporte ses idées…

D : Nan, pas vraiment… Tu partages un morceau, donc même si c’est ton EP c’est aussi un peu le EP des producteurs et un peu le EP des featurings parce qu’ils y participent. Pas une seule seconde j’ai dit à Rash “c’est ça le thème, tu vas parler de ça de cette manière !”. Il a apporté son délire, et d’ailleurs c’est hallucinant avec Rash parce qu’on a abordé le thème quasiment de la même manière et pourtant on a pas du tout écrit ensemble. Il a écrit de son côté, et au final on a abordé le thème de la même manière, et j’ai trouvé ça mortel. Quand tu fais un morceau à plusieurs, ton univers s’élargit un petit peu. C’est plus ton univers, c’est l’univers de deux personnes ou de trois personnes, voir même de quatre personnes parce que t’as aussi le producteur qui amène le sien… Donc c’est différent d’un morceau que tu fais tout seul.

A : Comment t’as choisi les producteurs pour ce disque ? Est-ce que le fait qu’ils fréquentent tous plus ou moins les forums Internet a facilité les contacts notamment ?

D : Ouais, tout à fait. En fait, moi j’ai découvert Internet super tard, en 2001. Entre Israël et la France, j’ai fait beaucoup d’aller-retour. En 99 j’étais en France, et je suis retourné en Israël de 2001 à 2003, pour repasser mon Bac là-bas, parce que comme je t’ai dit je maîtrise mieux l’hébreu que le français. Internet, c’était une manière pour moi de me tenir un petit peu au courant, parce que c’est pas parce que je suis dans un autre pays que je m’intéresse plus au rap français. C’était une façon de me tenir au courant de l’actualité, d’écouter des morceaux. Et forcément j’étais sur les forums, et au fil des mois tu postes, etc… Moi j’ai une vision très basique d’Internet, pas comme quelque chose de nocif. Des fois t’entends des gens qui te parlent d’Internet comme si c’était tout un monde… Nan, c’est pas tout un monde, les gens qui postent sur Internet c’est les même gens que tu vois dans la rue. J’ai connu ces quatre producteurs sur Internet, clairement. De toute façon, si y’avait pas eu Internet je ne les aurais peut-être jamais rencontrés, ou en tout cas beaucoup plus tard parce que y’a que Lartizan dans le tas qui vit à Paris. Donc c’est pas tant que ça a facilité le contact, c’est ce que ça a ouvert des possibilités, des opportunités. Avant d’être des gens avec qui je bossais, c’était des gens avec qui j’avais des affinités via les forums Internet. On postait sur des topics, ensuite on s’était invité sur MSN, voilà quoi ! [rires]

Et quand j’ai commencé à bosser sur mon EP : “Bah écoute Defré, je commence à bosser sur mon EP, est-ce que t’as envie de bosser avec moi ?”. “Bah fais moi écouter ce que tu fais”. Tac, tu lui envois un morceau que t’as fait sur une instru qui n’est pas de lui, il écoute, il apprécie : “Ecoute, pas de problème, je te fais des sons”. La première personne avec qui j’ai bossé c’était K-Tharsis. Il nous fait des sons depuis 2001 - il nous faisait des sons quand on était au sein des HALLS. Il a fait la prod de ‘Des ménages’, que je trouve monstrueuse et qui apparemment a parlé à pleins de gens et ça me fait super plaisir parce que c’est entre guillemets “le moins connu” sur le EP, et il a pas fait du tout pâle figure par rapport aux autres. J’ai trouvé ça chan-mé que finalement il y ait une vraie consistance au niveau des prods. C’est pas parce que K-Tharsis est le moins connu du public qu’il a fait la prod la moins bien. Il a fait une bête de prod qui rivalise carrément avec les six autres. Ça m’a fait super plaisir parce que je l’apprécie beaucoup artistiquement et humainement. Ensuite, y’a eu Defré. Pour moi il est monstrueux, il fait des prods… monstrueuses ! Je me considère super chanceux de bosser avec lui, d’autant plus qu’il m’a vraiment fait confiance. Il m’a donné pleins de sons, j’avais vraiment l’embarras du choix. J’en ai choisi quatre, et on a bossé les morceaux. Il a revisité certains sons… Malheureusement, écris en gros “DESOLE DEFRE BACCARA !!” parce que y’a eu un soucis au mixage, dans le morceau ‘Exil Temporaire’… En fait, j’ai eu le morceau en multipistes, et y’a une piste qui a disparue du mixage. Heureusement que c’est pas la caisse claire mais c’est une piste où y’avait l’outro du morceau, qui était assez électro, un bête de truc, et ça s’est perdu au mixage final. Tu sais, quand t’écoutes les morceaux une centaine de fois… Quand j’ai reçu les morceaux du mixage, j’ai écouté pour voir la qualité sonore du truc, mais je me suis pas dit un seul instant qu’il allait manquer des éléments. Au final, il manque un élément et ça l’a un petit peu saoulé – je le comprends tout à fait. C’est pas de ma faute mais voilà, vraiment désolé par rapport à ça, mais après c’est les aléas du truc. Mais au final, il m’a vraiment fait confiance dans tout le processus et c’est cool, et je suis super heureux de bosser avec lui. Et ses prods démontent !

Ensuite, y’a CHI – que je connaissais d’avant, par l’intermédiaire de Chakra Alpha principalement - qui a écouté les premixs du EP que j’avais enregistré, c’est à dire ‘Des ménages’, ‘Sous le chemin de l’école’ et ‘Lacérations’. Il a surkiffé et il m’a dit “y’a pas moyen que je sois pas sur ton projet, je t’envois des prods !!” Je me suis pas fait prier ! J’adore ce qu’il fait. On aurait pu penser que c’est un univers très différent de celui de Defré et K-Tharsis… Oui c’est un univers différent, la prod qu’il a fait beaucoup plus soul, mais quand j’écoute le EP j’ai pas l’impression que ça se distingue nettement. Y’a toujours ce côté “chaud” et organique que je cherchais pour ce CD. Même si c’est plus dynamique, que c’est une approche différente de la musique, ça reste dans la même couleur globale, pour moi en tout cas. A la fin est venu Lartizan, avec qui on a eu de longues discussions existentielles sur la musique, sur la vie, etc… Bosser avec lui, c’est ce qui m’a le plus apporté artistiquement, parce qu’on a vraiment bossé ensemble du fait qu’il soit à Paris. On a vraiment construit le morceau de A à Z ensemble. J’ai écrit le texte, il a fait l’instru, mais chacun est intervenu dans la partie de l’autre. C’est à dire que lui m’a dit ce qu’il trouvait de “moins bien” dans le texte, surtout au niveau du flow, par rapport aux articulations… J’ai modifié quelques trucs dans mon texte. Moi je lui ai pas dit de modifier quoique ce soit car pour moi son instru était terrible, mais on a ajouté des éléments. L’idée de l’outro c’est un truc qui nous est venu à deux…

A : Autour de la phrase samplée de Kohndo…?

D : En fait, à la fin du couplet, y’a environ 2 minutes 30 d’instru avec pleins d’éléments qui interviennent, des percussions, des scratchs, des synthés… J’avais envie que ça soit la musique qui clôture mon EP, parce que c’est de la musique et je voyais ça comme ça. Donc c’est vraiment un morceau qu’on a fait de A à Z ensemble, et ça m’a beaucoup apporté, notamment au niveau de la conception du flow. Il a beaucoup contribué à “mon évolution”. Avec les quatre producteurs, ça a été une super expérience. Y’aurait des petites anecdotes sur chacun des morceaux… ‘Des ménages’ à la base, je l’avais pas du tout fait sur l’instru de K-Tharsis, c’était un remix. Et j’ai tellement kiffé son remix que s’en est devenu le morceau définitif…

A : Sans reposer ta voix ?

D : Ah nan, nan, j’ai reposé ma voix. Il a remixé le morceau, et ensuite j’ai pris l’instru, j’ai reposé dessus, on a fait des arrangements…

A : C’est pas un peu frustrant d’avoir bossé à distance, notamment par rapport à ceux que t’as pas pu rencontrer ?

D : Je les ai tous rencontré dans la vie en fait… On a pas bossé ensemble - enfin on était pas ensemble lors de la conception des instrus - mais en revanche j’ai pu les rencontrer dans la vie. J’ai été au Luxembourg chez CHI, j’ai créché chez lui un soir. Defré Baccara, j’ai fait un concert au Puy-en-Velay, dans un bled paumé, et il était là-bas donc je l’ai rencontré. Y’a que K-Tharsis que j’ai pas rencontré mais avec qui je suis en contact depuis 2001. Donc nan c’est pas frustrant, parce que malgré la distance on s’est eu au téléphone super régulièrement, et le moindre problème qu’il y ait eu on en parlait, si y avait des modifications à faire… C’est pas genre “faites moi une instru, juste seize mesures et huit mesures de refrain et on torche le morceau” ! Moi j’ai écrit mes couplets et ensuite on a vraiment bossé. D’ailleurs, t’as bien remarqué, les morceaux font pas 3 minutes 30. Evidemment que j’aurais préféré qu’on travaille vraiment ensemble… Et ce sera le cas pour mes futurs projets parce que c’est clair que c’est mieux de travailler avec quelqu’un, à tous les niveaux, ne serait-ce que pour se comprendre plus facilement. Et puis c’est plus fun, c’est plus amusant. C’est l’intérêt de la musique, partager des choses. Mais je dirais pas que c’était frustrant…

A : T’as pas fait de demandes précises aux producteurs, par rapport à “la couleur” d’un son par exemple ?

D : Mis à part ‘Des ménages’ et ‘Quand j’m'évade’, tous les textes ont été écrits sur les instrus. En fait, j’avais une idée de la couleur musicale que je voulais donner à mon CD. On m’a envoyé des sons, et par rapport à l’idée que j’avais en tête, j’en ai choisi certains. J’avais déjà les thèmes en tête aussi, donc j’ai choisi en fonction de ça. Pour l’instru de ‘Sous le chemin de l’école’, ce qui m’a donné envie de choisir cette instru pour ce thème c’est un truc tout con, c’est un petit sample de voix qui me faisait penser un peu à des voix d’enfants… ça m’a fait penser à école, et j’avais envie de poser dessus. Defré m’a dit qu’elle était libre, que je pouvais la prendre. Il a rebossé la rythmique…

A : Le morceau de George Moustaki [samplé en intro de 'Des ménages'], c’est un titre que tu connaissais avant, ou alors t’es tombé dessus et tu t’es dit que ça ferait un joli clin d’oeil…

D : Georges Moustaki, je connaissais de nom. J’avais dû entendre des morceaux aussi, mais sans vraiment prêter attention. J’avais déjà écrit ‘Des ménages’ le jour où, en voiture, j’ai entendu à la radio ce morceau ‘Le métèque’. Les premières paroles c’est donc “avec ma gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec…” Ce qu’il faut savoir c’est que mon père est Grec, je suis de confession juive, ma mère est Tunisienne… Je me suis immédiatement reconnu dans ces quelques mesures, d’autant plus que j’emploi le terme “juif errant” dans ‘Des ménages’. Donc on a coupé deux mesures et on les a mises en intro du morceau. Cette coïncidence m’a donné envie de me plonger dans l’univers de Moustaki, j’ai écouté tous ses albums. Je n’aime pas tous ses albums mais j’en aime certains et c’est quelqu’un que j’apprécie artistiquement aujourd’hui, ça m’a donné envie de chercher un peu plus loin.

A : Au niveau de la chanson française en général, que ce soit ancien (Brassens, Aznavour…) ou plus récent, ça te parle aussi ?

D : Je suis moins sensible aux trucs plus récents, même si y’a des trucs bien… Bursty m’a posé cette question dans l’interview pour le mag Unité… En fait, si on me demande quelles sont mes relations avec la chanson française, comme je lui ai répondu, c’est aucune. Mais j’apprécie des trucs de la chanson française. Aznavour, j’aime tout ce qu’il a fait. Tous ses morceaux je les trouve monstrueux. J’ai acheté récemment le best of trois CDs… J’adore ce que fait Aznavour. Mais tu sais, j’aime pas LE rap, j’aime pas LE jazz, j’aime pas LA chanson française. J’aime des artistes, des albums. Pour moi ça veux rien dire aimer un style musical : le jazz ça regroupe pleins de choses, le rap pareil, et pareil pour la chanson française. J’aime bien Edith Piaf, j’aime Aznavour, j’aime bien Moustaki… Y’en a d’autres que j’aime pas…

A : Pour continuer dans les questions un peu plus générales, ton avis sur la qualité globale du rap français en ce moment ?

D : Réponse super classique : y’a des trucs bien, des trucs moins bien ; y’a des trucs qui me touchent, d’autres qui me touchent pas. T’as une scène musicale, tu prends ce que t’aime dedans et tu laisses de côté ce que t’aimes pas. En ce qui concerne le rap français, y’a que la musique qui m’intéresse parce qu’en ce qui concerne le mouvement… Moi le “mouvement hip-hop français”, j’ai vingt ans, je sais pas comment c’était au début des années 90… J’écoutais du rap en 92, mais j’étais très jeune, j’écoutais ça par le biais de mes grands cousins, et j’étais pas suffisamment âgé pour apprécier le truc… J’appréciais parce que ça sonnait bien à mes oreilles mais c’est vraiment à l’âge de 13-14 ans que j’ai su pourquoi j’aimais ça. Donc je sais pas comment c’était au début des années 90, mais aujourd’hui c’est faux-cul, c’est beaucoup d’hypocrisie… Tout le monde se connaît, et le fait de dire “y’a pas de copinage” c’est faux. Tout le monde connaît plus ou moins quelqu’un… Ne serais-ce que moi chez The Source, j’ai un pote qui bosse là-bas. Aujourd’hui, j’ai un pote qui bosse là-bas et deux connaissances, parce que j’ai fait connaissance avec les rédacteurs. Et ce sera forcément beaucoup plus simple de les aborder au prochain projet parce que j’ai déjà eu à faire à eux.

Y’a une grosse hypocrisie dans le rap français, et pleins de choses que ses acteurs n’assument pas, pleins de faux activistes… Je ne généralise pas, mais pour prendre l’exemple des magasins spécialisés, y’a des mecs qui écoutent cette musique – même s’ils peuvent préférer le rap américain, ils écoutent aussi du rap français – et quand t’as affaire à un vendeur qui te demande : “C’est quoi ton CD ?”. Tu lui réponds que c’est Dreyf, “Son d’automne”, et il te répond : “Ah ouais, je connais pas. Non”. Mais écoute au moins ! Le mec te dis que c’est pas mal, tu lui demandes s’il peut en mettre cinq dans les bacs, et il te fait : “nan, y’a pas de places aujourd’hui !” Ensuite, tu lui expliques que y’a untel qui produit dessus, que t’as ci et ça comme promo, et il finit par te faire : “ah ouais, c’est dans The Source ? bon bah vas-y on en prend cinq.” C’est pas des passionnés de musique. C’est un business, ok, de gérer un magasin, quel qu’il soit. Mais là on parle d’un magasin de rap indépendant, un magasin spécialisé. Si tu trouves que mon CD est à chier ne le prends pas, y’a pas de problème. C’est pas moi qui vais arriver avec une équipe de vingt personnes pour te mettre un coup de pression. Même si j’ai les moyens de le faire, ça m’intéresse pas de le faire parce que je fais pas de la musique pour ça. Ecoute le cd, si il te plait tant mieux, s’il te plait pas, tant pis. Y’a beaucoup cette ambiance hypocrite dans le rap français qui me gave, mais tout ça c’est en parallèle à la musique. Donc quand tu mets tout ça de côté et que t’écoutes juste la musique, les albums, t’as des albums comme “Cactus de Sibérie”… Bon, y’a pas eu énormément d’albums qui m’ont fait kiffer, mais t’as des gros artistes comme Lino, comme Oxmo, comme Booba, comme Casey, qui déchirent. Mon avis sur le rap français c’est que y’a du bon, y’a du mauvais, comme dans n’importe quel courant musical qui existe.

A : Une question un peu chelou pour finir : est-ce que tu peux me donner trois adjectifs pour qualifier Dreyf en tant que MC, et la personne derrière le micro ?

D : C’est la même chose pour moi… Enfin sauf qu’on m’appelle pas Dreyf dans la vie. Après, je sais pas te répondre, pour donner trois adjectifs. Y’a des gens qui savent le faire, pas moi. Tu sais, quand t’as des entretiens pour le taff, la question “Quels sont tes défauts et tes qualités”, tu dis ce qu’ils veulent entendre… Genre “mon défaut c’est que je suis curieux de tout”, ou alors “je suis passionné donc je fais un peu tout à la fois”, etc… C’est du vent, c’est de la flûte… Comment qualifier Dreyf en tant qu’artiste ? Je saurais pas te répondre. Je pense que pour chacun c’est quelque chose de différent. Y’a quelqu’un qui trouvera que Dreyf c’est intéressant parce qu’il choisi bien ses prods, ou parce qu’il écrit bien… Selon l’avis des gens, hein… Je pense pas écrire particulièrement bien, j’ai pas d’avis sur ce que je fais. Je sais juste quand un morceau sonne bien à mes oreilles ou pas. Donc Dreyf c’est quelque chose de différent donc je saurais pas me définir à ce niveau là. Et surtout, je n’ai pas envie de me définir, parce que si tu te définis en tant que quelque chose, à la prochaine sortie si c’est différent de ce que t’as pu faire, les gens vont dire : “oh, il a changé de ligne directrice, blablabla…”. Alors que moi, il est clair que si je fais du rap aujourd’hui c’est pour faire ce que j’ai envie de faire, ce qui me plait, et si demain j’ai envie de faire un EP qui sonne très électro, je le ferai parce que j’ai envie de le faire. Si j’ai envie de faire un truc hardcore, pareil. J’ai envie de faire ce que j’ai envie de faire, et c’est pour ça que j’ai pas envie de me définir.

A : Ça donne un bon enchaînement pour savoir quels sont tes futurs projets ? Qu’est-ce que t’as envie de faire par la suite ?

D : Je bosse actuellement sur deux futurs projets. Un vingt titres, et s’il faut mettre une étiquette ce sera un “street cd”, parce que ça n’aura pas la cohérence d’un album. Ça sera plus une compilation de titres, dans la logique d’un street cd, mais ce sera que de l’inédit dans la mesure où tous les morceaux sont bossés à partir de maintenant jusqu’à la sortie du truc. Y’aura forcément une cohérence parce qu’à partir du moment où t’es sincère avec toi-même et avec ce que tu fais, la cohérence s’installe toute seule. Y’aura vingt titres, principalement produits par Karl Colson, y’aura également Defré Baccara… Y’aura un peu les même personnes [que sur le EP], plus Karl Colson, Kamï Metta et peut-être d’autres personnes. Ça sera homogène au niveau des sons parce que j’ai mes goûts musicaux, mais ça sera plus éclectique au niveau du choix des producteurs que sur le EP. Ça sera pas éclectique au niveau des sons, même si personnellement je trouve les sons assez variés sur “Son d’automne”, c’est dans la continuité. Y’aura peut-être aussi des prods d’ALPHA… Y’aura ‘Ravitaillé par les corbeaux’ et y’aura ‘Problemz’ qui sera remixé parce que je l’ai posé pour le moment sur une face B. En parallèle à ça, je bosse un dix titres vinyle avec MC Pouet, qui tournera autour de l’univers Manga. C’est à dire qu’on transforme en morceaux les différents mangas qu’on a pu apprécier : Saint Seya, Dragon Ball Z, Nicky Larson, etc… Ce sont les deux projets principaux à l’heure actuelle, je bosse dessus. C’est pas prêt de sortir, je sais pas du tout quand ça sortira. C’est vraiment de l’indépendance à l’état pur dans la mesure où y’a même pas de structure derrière. Y’aura sans doute une structure pour encadrer la chose à la sortie du projet, sans doute la mienne. Pour l’instant ça écrit, ça pose et on verra après.

Par Reivax pour Abcdr du Son, le 04 septembre 2005. Lien: Abcdr Du Son

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