Chronique de 1977 sur The French Touch
Gouaille : attitude insolente et railleuse.
Voilà le mot qui semble le mieux décrire le rap et l’univers de Soklak. Pour nuancer, c’est du moins cette gouaille qui a été mise en avant par le mc comme par les articles de presse consacrés à son album “1977″. Et effectivement, de la gouaille, Soklak en a, il n y a pas à chipoter. Mais les 15 titres de cet album montrent aussi un rappeur entier, tranchant et sans concession (”intransigeant sur certains principes, tel est mon concept”).
Dans un univers sonore assez chaud, laissant pas mal de place à la guitare (samplée ou non), à des séances bien funky, à des cuts de voix du mc lui même ou d’éléments extérieurs (on reconnaît de nombreux dialogues de films : reservoir dogs ou la classe américaine par exemple), le rapeur vient donc poser son flow. Un flow agréable de par son énergie, ses placements nerveux, mais aussi grâce à son intelligibilité. C’est que Soklak est du genre à considérer que “si l’instru est une bouteille, *il faut* la taper cul sec”, et derrière son insolence joliment mariée à un humour moqueur, le mc a des choses à dire. Car même si les textes du rappeur sont parsemés d’onomatopées, d’argot et d’interpellations voire d’invectives vocales; même si Soklak semble aimer par dessus tout l’alcool, la fume et le sexe; l’intransigeance du mc se fraie un chemin au milieu de ses phases pour se faire le reflet “d’une triste époque de laquelle *il est* chroniqueur”. Ainsi les thèmes assez classiques au rap sont écumés sur les 15 pistes du disque dans une ambiance parfois proche de l’insurrection. Soklak ne fait pas dans la nuance ni dans le détail. Quand il s’agit du monde du travail, le rappeur s’attaque aux pistons, aux classes dominantes et enfonce le clou par des sentences qui mériteraient parfois d’être nuancées (”C’est le genre qui te licencie en disant qu’il fallait bien se conduire alors que le type se fait fouetter par des salopes en cuir” sur “”Pas de place”.). Il en va de même quand le mc dénonce la guerre. Derrière un texte rempli de bonnes intentions, supporté par un refrain simple et chanté mais très significatif (”anéantir le monde pour régner sur un cimetière”), le mc fini par tomber dans le travers opposé, à savoir l’idéalisme trop pur, presque trop enfantin. Mais ne serait ce pas quelquepart ce qui rend Soklak attachant? Cette espèce de paradoxe qui étire le mc entre une gentillesse et un humour qui le rendent sympathique et une gouaille et des constats écrits avec hargne qui en font un type “assez remonté”? Soklak a en tout cas le profil type de l’ancien romantique innocent que la vie a rempli d’aigritude. Ce genre de mec qui à force d’avoir prit des coups, des claques, en a eut marre d’être le dindon de la farce. Le rap de Soklak a cette énorme force, celle de respirer l’humanité aussi bien dans ses excès que dans ses analyses. C’est par exemple un Soklak déchu qui s’exprime sur “After L” (”l’amour est douloureux, Brel nous avait averti”). Sur ce titre le mc conjugue tendresse et amertume, compréhension et dédain (”pas besoin d’une michetonneuse qui se la joue bourgeois bohème, qui aimerait changer le monde alors qu’elle en est un des problèmes”). Ce morceau avec son instrumental composé d’un piano léger et d’une trompette mélancolique, avec son cortège de sentiments expiés sous les gouttes de pluie est l’une des petites bombes de 1977.
Et si Soklak marque l’auditeur avec ce titre, il n’en reste pas moins tout aussi convaincant dans les délires les plus allumés (l’incroyable rêve érotique de “14H du mat’”), les plus groovy (sur “70’s team” avec son compère Sept de la génération Goldorak), ou les plus sérieux (sur la politique avec “politricard” ou encore sur la drogue avec “Sonore cyanure”). Si le premier reprend un angle classique, dénonçant la corruption et les privilèges du pouvoir, le second titre livre lui une analyse plus fine et n’oublie pas de s’attaquer aux drogues légales (”certains dealers ont des boutiques dont les néons verts crépitent et le pire c’est que c’est la sécu qui invite”). Avec “son savant mélange d’histoires et de cynisme transitoire” le mc de Montreuil déploie à travers sa musique une vibe hip-hop dont peu de rappeurs français peuvent se targuer. Peut-être que ce cocktail entre humour et constats noirs sans concessions réussit à redonner des lettres de noblesse à un mouvement dont le nom est si souvent galvaudé. Peut-être aussi que cette impression vient de la grande culture graffiti de Soklak, lui même “artiste pictural” qui “perpétue une technique datant de l’ère préhistorique” (”Adrenaline”). Le graffiti est d’ailleurs évoqué tout au long du disque et fait parti intégrante de l’album de Soklak, qui s’acharne à “faire monter l’adrénaline dans une odeur d’encre indélébile”.
Bref, 1977 a défaut de jeter un pavé dans la marre fait une excellente impression. La réalisation du disque est extrêmement soignée, les scratchs de Demolisha justes tout comme les invités au micro qui, à l’exception notoire de Sept, posent essentiellement des voix chantées qui frappent là où il le faut, quand il le faut, à défaut de faire une grosse impression de style. Et si parfois Soklak pêche par ce qui peut être perçu comme des excès de jugement, (voire de naïvete? cf la dénonciation facile d’”Apatrides” et son beau, mais tellement grillé, sample de Requiem of a dream), par une tendance à parfois s’insurger contre l’inutile (”le paf recycle des pitres en star de la musique” sur “underground zero”; le mieux n’est il pas d’ignorer la télé réalité, les fakes emcees et compagnie, que de remettre une nouvelle fois le sujet sur le tapis?), chaque morceau de l’album conserve cependant son lot de punchlines, d’énergie et de clin d’oeil (”les murs ont des oreilles et les plafonds des caméras” sur “politricard). En quelque sorte un grand coup de fraîcheur venant d’un artiste qui “aime jouer avec la langue” et “*flirter* avec la grammaire”, qui s’affirme comme un “maquisard de la plume” et qui n’est “pas là pour faire de la zik de merde”. Soklak donne une formidable impression de liberté (”je suis libre comme max, posé comme un tag”) et de vie partagée entre son coeur d’être humain et sa révolte de citoyen du monde, tenancier d’une certaine morale (”l’intégrité on y tient aussi souvent que notre paire de couilles, et cette qualité fait que l’on bouffe souvent des nouilles”). 1977, naissance d’une génération qui a désormais le cul entre deux chaises, les mains encore propres mais qui sont déjà obligées de plonger dans la merde, et pourtant une génération qui semble être plus que jamais pleine de vie !
Par zo., le 23 juillet 2006. Lien: The French Touch









