Extrait de pensée (1)

13 juin 2009

etudes415

Début d’une petite série que j’avais envie de lancer depuis un moment, reproduction d’extraits qui me marquent au fil de mes lectures, et qui démarre donc avec cet extrait d’un article de l’excellentissime revue “Etudes”, que je vous invite à découvrir, à défaut de vous y abonner.

L’extrait suivant est issu de l’article “Les paradoxes de la parentalité”, par Jean-Pierre Lebrun.

[...] Une société humaine est toujours plus que la somme de ses composantes. Ce constat parait d’une banalité déconcertante mais les sociologues, et Durkheim le premier, l’ont identifié comme leur axiome : un tout n’est pas égal à la somme de ses parties. Autrement dit, un groupe, un collectif, une société humaine, qu’elle soit étroite comme une équipe médicale ou large comme une institution étatique, ne peut se ramener à la somme de ses participants. Ceci veut simplement dire que pour qu’il y ait lien social, il faut en supplément la place pour l’instance qui représente ladite collectivité.
Ceci implique que soit reconnue une différence de places -la place du collectif et celle de l’individu-, une asymétrie dans la conception implicite que l’on a du lien social. A partir de cette asymétrie, peut se déduire une légitimité à faire valoir l’instance collective sur chacun des membres du collectif ; mais à contrario, sans prévalence reconnue à l’instance collective, il n’y aura plus que des conflits nés du heurt des narcissismes entre eux, et surtout pas de possibilité de sortir du conflit par une voie tierce. Ajoutons que cette référence doit, pour bien faire, fonctionner aussi à l’intérieur de l’appareil psychique de chacun.
Faute de ce discernement, chacun peut faire comme bon lui semble -à condition de ne pas mettre à mal son voisin ! L’instance collective n’a dès lors d’autre fonction que d’organiser les trajets afin que chacun puisse croiser l’autre sans heurt, à l’instar des échangeurs d’autoroute. C’est ce qu’on appelle parfois la gouvernance, qui devrait remplacer le terme ancien de gouvernement. Il n’est pas difficile de percevoir ce que ce terme peut véhiculer de confusion s’il doit permettre de ne plus avoir à gouverner ! Car ce n’est plus alors qu’une instance factice et gestionnaire qui, à l’instar du management, rend compatible les uns avec les autres en se donnant la tâche d’éviter l’émergence de tout conflit. Dans un tel contexte, ce qui est espéré, c’est de ne plus devoir s’engager dans une décision, de ne plus avoir à trancher, et de pouvoir compter sur les mécanismes régulateurs pour venir à bout de la conflictualité des différences.
Pourtant, il n’y a pas une société qui n’ait installé d’emblée la prévalence du collectif sur les individus. A tel point d’ailleurs que le fait - pour nous banal - de se demander ce que chacun veut faire de sa vie, est une question nouvelle dans l’histoire. Jusqu’il y a peu, il s’agissait d’occuper la place qui m’était désignée ; je pouvais essayer de me soustraire à cette contrainte, mais c’était relativement rare parce que le prix de la transgression était élevé et donc peu accessible au premier venu. Aujourd’hui, il y a une véritable aporie à ce que notre société se donne comme programme collectif d’autoriser à chacun son trajet. Car il n’est pas possible de faire la promotion du collectif ET de l’individu, en même temps et totalement. Il y aura toujours un moment où se révèlera l’impasse d’une telle organisation : ce sera alors ce qu’on appelle la crise ! [...]