Le téléchargement illégal : perte ou profit pour l’économie, danger ou aubaine pour l’industrie culturelle ?

Leaving Records : Artist Felix Jackson Jr. captured the current climate of the music business with this new art print via felixjacksonjr.com
De tout temps, la copie a existé. Aujourd’hui, les cassettes ont été remplacées par des fichiers numériques. Le principe est le même mais le phénomène s’est amplifié. Au delà de son impact économique largement contestable (et contesté), le piratage est aussi, et avant tout, une formidable démocratisation de l’accès à la culture. Sans s’attarder sur la relative désuétude de la loi HADOPI qui sanctionnera le peer-to-peer à l’heure du streaming (deezer, spotify…), cette dernière repose sur la fausse idée que le téléchargement illégal est la cause de tous les problèmes de l’industrie du disque. En temps de crise, il faut nommer des responsables, prendre des mesures exemplaires et ressortir les plumes et le goudron. Alors on voudrait faire endosser ce costume à cette bande de pirates qui sévit sur le net. Face à l’hypocrisie d’un tel discours, c’est sans aucun état d’âme que nous devrions laisser cette industrie sur le déclin se consumer de l’intérieur. Pour que seuls les passionnés renaissent de ses cendres.
La copie illégale via l’Internet d’œuvres numérisées est un phénomène massif. Cette pratique a un impact économique car elle induit inévitablement une moindre activité, voire une contraction de l’activité des secteurs qui la subisse. Cela induit une perte de chiffre d’affaires et une perte d’emplois. Cet impact purement économique de la copie illégale en France a été peu étudié. La présente étude comble ce manque.
Quatre domaines ont été étudiés : la musique, le cinéma, la télévision, le livre. […] Il s’avère ainsi que “l’empreinte” économique en France de la copie illégale peut être estimée à une perte de 10 000 emplois.
Voilà ce qu’on peut lire dans le rapport Pomme d’Api… euh pardon, HADOPI. Ce dernier présente quelques chiffres complètement fantasques reposant sur des méthodes de calcul qui feraient bondir tout bon économiste qui se respecte. Un exemple parmi tant d’autres (1), 80% des données utilisées émanent directement des syndicats et lobbys, de l’industrie culturelle et de l’Etat. Scientifiquement, c’est un peu comme si les laboratoires pharmaceutiques délivraient eux-mêmes l’autorisation de mise sur le marché des médicaments qu’ils produisent. On marche sur la tête. Pourtant, des scientifiques aussi sérieux que Patrick Waelbroeck (maître de conférence à l’ENST) ont déjà étudié le phénomène et un certain consensus souligne que rien ne prouve que le téléchargement illégal nuise réellement à l’industrie culturelle. Mieux, le piratage de films aurait tendance à faire augmenter la consommation légale de films (2) et pourrait même être une opportunité pour l’industrie culturelle. Plusieurs études montrent que parmi les pirates qui empilent les MP3 dans leur disque dur, ceux qui déclarent s’intéresser à la musique achètent bien plus que les non-pirates. Un simple clic les sépare de millions d’artistes et au fur et à mesure que leur culture musicale s’élargit, la discothèque de ces mélomanes hors-la-loi s’agrandit. Finalement, il semblerait que la musique ne soit pas si différente du cinéma ou du chocolat. Il restera toujours des gourmets pour s’offrir une boîte de chocolats chez le MOF du coin, des cinéphiles qui préfèreront découvrir un film à sa sortie en salle et des mélomanes privilégiant l’objet à de vulgaires fichiers MP3.
Alors comment expliquer la chute des ventes de CDs et DVDs (3) ? Par le piratage, répondront les auteurs du rapport HADOPI. La vérité est sans doute plus complexe car le téléchargement illégal ne semble pas nuire à l’économie. Ce discours hérétique, totalement absent du débat politique, trouve pourtant ses justifications (au delà des arguments développés précédemment). Partons d’un constat simple : la part du budget consacrée par les français aux produits culturels n’a pas faibli alors qu’Internet et le piratage se sont largement démocratisés en France au cours de ces dernières années (4). Cette part reste constante et a même eu tendance à augmenter, passant de 5,93% à 6,75% entre 1997 et 2007. Techniquement, si la part du budget consacré aux produits culturels est stable alors que le budget moyen du français ne diminue pas, les ventes de produits culturels ne peuvent pas faiblir. En effet, alors que les ventes de disques et de DVDs chutent, la fréquentation des salles de spectacles et de cinéma augmente, les dépenses en télécommunications ont grimpé en flèche, et les ventes d’ordinateurs et équipements associés, téléviseurs, lecteurs, enregistreurs son et image sont également en hausse. L’engouement pour la musique numérique est également à mettre en parallèle d’innovations majeures mises au point dans le secteur culturel. Le consommateur, consacrant grosso modo 7% de son budget à la culture, devra nécessairement réduire son budget CDs/DVDs s’il choisit de s’équiper en ordinateurs, en téléviseurs LCD et en téléphones portables. A moins que son salaire ne progresse plus vite que l’inflation. Aux dernières nouvelles, les français se plaignent plutôt du contraire. Ces innovations technologiques et culturelles sont une explication supplémentaire de la diminution des ventes de disques. Les économies substantielles que représente le téléchargement illégal pour le consommateur ne finiront donc pas sous son matelas. Economiquement, le téléchargement illégal ressemble à un faux problème dans sa dimension globale. Comme partout, le vrai problème est celui de la répartition des revenus de l’industrie culturelle. Et ce d’autant plus que le piratage fait finalement office d’argument marketing n°1 de la vente de lecteurs MP3. “10,000 songs in your pocket.”
Intéressons-nous maintenant aux ébénistes. Qui se soucie de leur sort en 2009 ? Que peuvent-ils bien faire face au monstre suédois ? Il semblerait qu’ils survivent, eux, les restaurateurs de meubles anciens, les antiquaires et les gens friands de mobilier de style Louis XV. Alors le musicien d’aujourd’hui sera-t-il l’ébéniste de demain ? Si les ventes de disques et de DVDs continuent de chuter, les artistes, acteurs, cinéastes (Luc Besson, si tu nous lis) peuvent toujours se lancer dans la vente d’écrans plats. Il paraît que ça marche fort en ce moment. Une telle reconversion serait presque salutaire si elle permettait d’échapper à “Taxi 5″. Pour en revenir à nos musiciens, ils ont aussi la possibilité de continuer à donner un peu de bonheur aux accros de la clé de Sol, produire des albums à forte valeur ajoutée, du choix des musiques aux textes, du mixage à l’artwork… C’est ce que LZO Records a choisi de faire. “Les gens n’achètent plus de disque ? La qualité n’est plus un critère ? Internet a tué la musique ? Ok, on fonce”. Voilà un slogan qui en dit long. La belle indépendance, c’est aussi se condamner à tout mettre en œuvre pour stimuler la curiosité des gens. Par amour de la musique. Et si LZO Records a bien compris une chose, c’est qu’Internet s’avère être l’outil de promotion le moins coûteux qui existe à ce jour pour les artistes indépendants. Alors ils mettent eux-mêmes un maximum de contenu (plus de 2Go de musique) en téléchargement gratuit sur le site du label. “Le MP3 est comme l’eau du robinet : elle est gratuite [ou presque] et sera toujours disponible. Mais cela n’empêche pas les fabricants d’eau en bouteille de gagner de l’argent”(5). En tant que fournisseur d’eau minérale, LZO Records se réjouit que les plus démunis ne crèvent pas de soif. Puissent-ils vivre de culture et d’eau fraîche ! Osons simplement espérer que les gentils pirates passionnés de musique, qui achètent encore des CDs ou même des vinyles à l’ère du numérique, fassent des petits. Et comptez sur moi pour devenir un jour papa.
Par Aircoba
(1) A ce sujet, il est conseillé de jeter un œil aux critiques du rapport HADOPI développées ICI
(2) En 2008, les entrées dans les salles de cinéma ont progressé de 6,2% en France par rapport à 2007. Même si ces chiffres sont à relativiser (”effet ch’ti”), il n’empêche que le cinéma se porte bien, puisque selon les chiffres publiés par l’Observatoire européen de l’audiovisuel, la production cinématographique a établi un nouveau record dans l’Union européenne en 2008 avec 1145 longs métrages (112 de plus qu’en 2007).
(3) Les dépenses de consommation des ménages en biens et services culturels et télécommunications, DEPS, Ministère de la Culture, Mars 2009
(4) 57,8 % des foyers français disposent d’une connexion à Internet selon Médiamétrie (février 2009)
(5) Se reporter à l’article “Malgré l’eau du robinet, les marchands d’eau en bouteille gagnent de l’argent…” consultable ICI










LMRITON
C’est une bonne conclusion: baisez!
AlienSKP
moi j’achète plus que des albums dedicassés par leurs auteurs
Joan Barnes
Personnellement, même si je suis complètement d’accord avec cet article, je reste convaincu que les lignes haut débit ont pour bcp à voir avec la chute des ventes de disques.
Ok Hadopi ne résoudra rien, c’est du passé, on se dirige maintenant vers le dématérialisé, etc.
Je me dis juste qu’entre 2002 et aujourd’hui, s’il n’y avait pas eu la possibilité pour les gens d’avoir un album en 1 clic et pour 0 euros, les ventes de disque auraient peut-être faibli certes, mais pas autant que ce qu’il s’est passé. Je ne crois pas à l’argument trop facile et trop rigide : ça s’équilibre car les gens découvrent plein de nouveaux trucs, ou bien ça s’équilibre car les gens font plus de concerts.
Oui Internet est un formidable média pour découvrir, pour la promotion d’artiste, oui les gens vont plus voir les artistes en live, mais Internet a forcément son rôle sur la prise de décision du consommateur au moment de l’achat du CD.
Maintenant la question reste ouverte, comment canaliser tout ça ? Surement pas avec Hadopi en tout cas.
aircoba
Joan Barnes > Merci pour ce commentaire fort intéressant.
“Je me dis juste qu’entre 2002 et aujourd’hui, s’il n’y avait pas eu la possibilité pour les gens d’avoir un album en 1 clic et pour 0 euros, les ventes de disque auraient peut-être faibli certes, mais pas autant que ce qu’il s’est passé. Je ne crois pas à l’argument trop facile et trop rigide : ça s’équilibre car les gens découvrent plein de nouveaux trucs, ou bien ça s’équilibre car les gens font plus de concerts [...]
Internet a forcément son rôle sur la prise de décision du consommateur au moment de l’achat du CD.”
Je te réponds donc sur ce point pour préciser ma pensée. Je suis convaincu que les choses ne s’équilibrent pas mais penchent en faveur de l’industrie musicale en ce qui concerne les gens qui s’intéressent à la musique. C’est d’ailleurs prouvé scientifiquement par plusieurs études. Les gens qui s’intéressent à la musique et qui piratent à mort filent plus de fric à l’industrie du disque que ceux qui ne piratent pas.
Alors certes, les ventes de disques ont chuté parallèlement au développement d’Internet. On ne peut pas le nier. C’est un choix de consommation pour l’individu qui va préférer acheter autre chose qu’un CD. S’il n’avait pas la possibilité de télécharger, peut être que son choix serait différent, mais ça ne m’intéresse pas, les possibilités sont ce qu’elles sont.
Ce qui m’intéresse, c’est de voir où l’argent (que les gens ne dépensent pas dans les disques) va. Il va toujours à l’industrie culturelle. Concerts, places de cinéma, matériel high-tech, téléphones portables ect ect. Voilà le type de produits dont les ventes augmentent. Donc globalement, le piratage n’est pas un problème pour l’industrie culturelle. Il peut être un problème pour certains artistes qui vont voir leurs ventes chuter mais je rigole doucement quand je vois la liste des pro-HADOPI et ceux qui revendiquent que le piratage tue la musique.
Oui tu as raison, HADOPI n’est pas la solution. Moi je suis pour ne rien canaliser du tout. Au lieu de lutter contre ça, on ferait mieux de sensibiliser les gens à l’investissement que représente un album, en termes de temps, en termes d’argent ect ect. Un peu d’éducation (même si c’est pas le bon mot). Donnez envie aux gens d’écouter un album entier, lire un livret, regarder une pochette. Tout ça se transmet. Faire de bons albums aussi, c’est plus facile pour les vendre.
Joan Barnes
“Ce qui m’intéresse, c’est de voir où l’argent (que les gens ne dépensent pas dans les disques) va. Il va toujours à l’industrie culturelle. Concerts, places de cinéma, matériel high-tech, téléphones portables ect ect. Voilà le type de produits dont les ventes augmentent. Donc globalement, le piratage n’est pas un problème pour l’industrie culturelle. Il peut être un problème pour certains artistes qui vont voir leurs ventes chuter mais je rigole doucement quand je vois la liste des pro-HADOPI et ceux qui revendiquent que le piratage tue la musique.”
L’argent va toujours à l’industrie culturelle mais le pauv’ mec signé sur tel label ou telle major ne va pas voir la même somme tomber en royalties à la fin… donc ça peut se comprendre qu’il soit emmerdé par les gens qui ne font que télécharger, chose qu’ils n’auraient pas fait à l’époque car ne disposant pas de la facilité de l’ADSL. Après ouais, si tu t’intéresses à l’industrie culturelle dans son ensemble ton discours tient la route.
AlienSKP
un excellent article sur le sujet
http://climbtothestars.org/archives/2009/06/06/pirater-nest-pas-voler-en-sept-mythes/